L’énigme est bien autre chose qu’une simple question, ou qu’un problème. Question et problème se posent dans un champ particulier et engagent un savoir particulier. L’énigme, dans sa radicalité, fait exploser tous les champs, excède, par sa violence, tous les savoirs. Elle interroge l’homme au plus profond, le somme de répondre, alors même que la réponse est impossible, que toute réponse s’avère incomplète, décevante, manquée, relançant la question dans une vertigineuse lutte entre vie et mort. L’énigme nous jette brutalement dans l’aporie, menaçant notre précaire stabilité mentale, nos convictions et nos préjugés, exhibant notre ignorance, notre présomption ridicule de savoir, fouillant jusque dans nos tripes pour nous contraindre à l’aveu. Mais quel aveu direz-vous ? Que nous ne savons pas, que nous ne pouvons savoir cela même qui fait l’essence de notre propre vie. L’énigme poinçonne, tiraille, fouaille et fouille, et nous laisse pantelants sur le rivage déserté.

Il faut insister sur ce caractère menaçant et terrible. Chez les Grecs c’est le dieu qui prononce l’énigme par la bouche de la Pythie : parole obscure qui défie l’entendement, renverse les règles ordinaires de la logique, provoque le sens et bon sens. Et pourtant il faut bien répondre, choisir une direction, prendre des résolutions. Et si nous nous trompons, si nous manquons à cette injonction, la sentence sera terrible.

Ainigma, l’énigme, vient de ainos, parole prophétique. Or il existe, en grec ancien, un autre « ainos » : terrible, effrayant. Comment ne pas faire un jeu de mot, à la manière d’Héraclite : ainos esti ainos : l’ « énigme est terrible »

A quoi tient cette terreur ? A l’impossibilité de répondre avec les ressources ordinaires de la pensée. Le logos du dieu, sa parole, est a-logos, irrationnelle. Comme est irrationnelle cette sommation de faire ce qu’on ignore devoir faire. Et pourtant nous soupçonnons que cette injonction n’a rien de gratuit, qu’elle nous renvoie à cette vérité intérieure, non sue, non formulée, et peut –être informulable qui constitue la logique souterraine de notre être, le sens obscur et décisif de notre vie. Nous savons bien que sous les masques faciles de la civilité, de l’adaptation sociale, de nos amours mêmes, une secrète vérité nos habite, qui parfois émerge brutalement dans l’événement pour se dissimuler à nouveau, jusqu’à la prochaine irruption. La vérité est intermittente, voilée, parfois émergente et voilée à nouveau : lèthé et alètheia. Si nous suivons patiemment la trame obscure de ces événements nous pourrons peut-être exhumer quelques fragments de cette histoire oubliée et toujours à venir qui détermine nos choix, malgré nous, et parfois contre nous.

Mais on aurait tort de ne voir ici que de la psychologie. L’énigme dépasse, dans son exigence absolue, le cadre de la seule subjectivité. Car ce que nous demande le dieu, ou le daïmon, engage l’existence dans son extension maximale : le sujet bien sûr, mais le sujet dans son inscription dans le Tout.

La puissance de l’énigme tient à ceci : elle est une parole qui fait signe vers ce qui dépasse toute parole, faisant vaciller la frontière du symbolique et du sens. Et au-delà c’est le réel. Réel en moi, comme page blanche d’une histoire toujours à venir, renvoyant en dernière instance au réel hors de moi, la nature infinie, et en moi encore une fois, comme partie d’un Tout qui me génère, me porte et m’emporte.