L'HOMME EST-IL LA MESURE de TOUTES CHOSES?


- Note : ceci n'est pas un compte-rendu de la riche soirée d'hier, mais une modeste contribution en exergue, légèrement remaniée, tirée d'un opuscule que j'ai publié sur mon blog : "Le Jardin Philosophe", à la date du 11 novembre 2011. Cet opuscule porte le titre : "Le Spectre de Fessenheim", publié intégralement en novembre dernier.



C'est Protagoras qui avait déclaré, vingt quatre siècle avant nous : "L'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, qu'elles sont, de celles qui ne sont pas, qu'elles ne sont pas". Cette formule a hérissé tous les tenants de la tradition et valu à son auteur la condamnation quasi unanime des philosophes, Platon en tête. Mais il serait trop facile de se débarrasser à si peu de frais d'un auteur et d'une pensée qui définisent un nouveau rapport de l'homme au monde, un nouveau paradigme. On peut en effet y voir le fondement philosophique de la modernité, un écart salvateur par rapport aux mythes, au divin, à l'autorité de la tradition, un affranchissement  de la pensée, une révolution dans l'art de sentir, de penser et d'agir. A la référence quasi exclusive au dieu, l'homme opposerait enfin sa parole propre, se posant comme "mesure" de tout ce qui est, de ce qui n'est pas, tirant de soi-même le principe souverain de l'existence des choses, à partir de soi seul, et conséquemment de toute valeur. Autoaffirmation  scandaleuse pour un Grec, qui valut d'ailleurs à Protagoras un procès et un ostracisme! Quoi qu'il en soit, cette parole résonne à travers les siècles comme une provocation. Notons que Platon s'empresse d'y substituer sa propre formulation : "Le dieu est la mesure de toutes choses". Qui donne la mesure? Qui fonde la mesure, est-ce le dieu ou l'homme?

C'est Héraclite qui  avait introduit cette problématique de la mesure : "Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni l'homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure" (fragment 30 traduction Marcel Conche). Et dans le fragment 49 :" Le soleil ne dépassera pas ses mesures ; sinon les Erinyes, auxiliaires de la Justice, sauront bien le découvrir". Mesure traduit "metron", (mesure, quantité mesurée, loi, règle). L'idée est claire : les mouvements et les transformations des choses sont règlès par un principe "divin", une Justice (Dikè) souveraine qui rappelle toute chose à la mesure, qui veille à l'harmonie du Tout, soumettant les changements locaux à un principe de permanence du Tout. Cet univers n'est pas le fait d'une divinité particulière  qui aurait créé le monde, ni bien entendu de l'humanité. Dieux et hommes sont soumis à la législation du Tout harmonique et éternel, seule "divinité" digne de ce nom. Pour Héraclite le dieu c'est l'univers, et c'est l'univers qui fait norme et justice. L'homme y occupe une position sans doute éminente, en tant qu'il se détermine par le Logos, mais égale en nature à toute autre. Ce n'est donc pas l'homme qui est mesure et qui fait mesure.

En quoi Protagoras, qui est par ailleurs considéré par les Anciens comme un héritier d'Héraclite, opère-t-il une révolution mentale? Au dieu il substitue l"homme. Mais cela ne signifie aucunement que l'homme occuperait soudain la place du dieu (cosmique) ni des dieux de la tradition. Sur la question des dieux il fait preuve d'un solide agnosticisme : "Au sujet des dieux, je n'ai aucun savoir, ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas, ni quelle est leur manifestation. Nombreux sont en effet les empêchements à le savoir : leur caractère secret et le fait que la vie de l'homme est courte". La question théologique est purement et simplement écartée de la préoccupation philosophique. Les hommes sont renvoyés à leur solitude existentielle. Au fond l'homme ne peut rien savoir de sûr, ni sur les dieux, ni sur une supposée loi de l'univers, s'il existe un Etre, ou si au contraire tout est changement, incertitude et hasard. Nous entrons, avec Protagoras, dans la pensée sophistique, dans ce qu'elle a de frondeur, de rebelle, de provocateur, et de libre.

Recentrement sur l'homme et sur l'humain. Puisque la connaissance métaphysique est impossible, construisons une cité des hommes, un ordre dans lequel c'est l'homme qui décide fondamentalement de ce qui est, de ce qui n'est pas, de ce qui a valeur et de ce qui n'en a pas. Ni Zeus, ni une quelconque Justice ou Providence n'interviennent, semble-t-il, dans les affaires humaines. Dans mon langage je dirai que Protagoras fait brusquement basculer l'humanité du théocentrisme à l'anthropocentrisme. Si l'homme devient la mesure de toute chose c'est parce que les dieux ne nous parlent plus et que l'univers se révèle trop "secret" pour fonder une mesure commune.

Reste à savoir de quel "homme" on parle. S'agit de l'individu, soudain devenu souverain, libre de toute attache religieuse ou sociale, irresponsable et égoïste, selon la formule de Pirandello : "à chacun sa vérité"? Les critiques de Protagoras se sont précipités dans cette brêche, le taxant de relativisme sceptique, d"individualisme inconséquent. Mais on sait par ailleurs que Protagoras militait pour une juste démocratie, soutenant les réformes de Périclès et fondant une nouvelle "vérité" sur le principe de majorité politique. L"homme" de Protagoras est à entendre dès lors comme l'humain politique ("zoon politikon" dira plus tard Aristote), citoyen d'une république libre qui avec ses semblables rassemblés édifie une justice collective, une norme collective, et, osons le mot, une vérité collective. Car la vérité n'est plus à entendre comme  révélation sacrée, ni comme savoir absolu, de type métaphysique. Dans cette nouvelle et radicale solitude de l'humain affranchi ce n'est que par l'échange et la législation consentie et approuvée qu'il est possible de fonder une nouvelle "mesure". Relativité certes, mais nécessité aussi sur fond de communauté. C'est dans cet esprit qu'il faut envisager la vocation pédagogique de Protagoras, ses innombrables voyages, son activité de professeur de citoyenneté et de "vertu", son inlassable travail de propagandiste.

Révolutionnaire? Certes, mais pacifique. Protagoras annonce une nouvelle ère, qui ne trouvera son expression plénière que bien plus tard, avec la modernité consommée du XVIII siècle. Dans l'intervalle on assistera à la réaction des traditionnalistes, puis à l'étouffement chrétien. Mais Nietzsche ne s'y trompera pas, qui salue la liberté créatrice des sophistes, à chaque mouvement de rupture de l'histoire.

Reste que pour nous l'âge de l'anthropocentrisme est passé. Peut-être fallait-il cette longue parenthèse anthropocentrique pour que l'humain accède pleinement à la conscience de soi. Mais aujourd'hui il est temps d'en célébrer le trépas et de créer une autre échelle de valeur. Nous pensons, quant à nous, que si le cosmocentrisme, le théocentrisme et l'anthropocentrisme ont vécu, c'est pour engendrer une a-philosophie de l'éco-décentration : l'humain, conscient de soi et de ses limites, se référant enfin à une nature mieux connue, qui donne sa mesure à la pensée et à l'activité de l'homme.

L'heure est venue de concevoir une nouvelle cosmologie, rationnelle, qui fasse mesure contre la démesure régnante, qui dresse la mesure contre l'immesurable qui nous ceint de toutes parts. "L'homme n'est pas un empire dans un empire"(Spinoza) et sa seule sagesse sera d'en tirer les nécessaires conséquences.