CAFE-PHILO de PAU

07 décembre 2014

Nouveau blog du CAFE-PHILO

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Toutes les activités et informations relatives aux Café-philo, Apéro-philo, Ateliers et Cercle littéraire à Pau sont consultables désormais sur le blog de l'association Métaphores (cliquez sur le lien)

 

        Outre les informations indispensables, il se propose de fournir un canal public de discussions, commentaires et interventions des lecteurs et participants.

Nous souhaitons de la sorte contribuer activement à la dynamique culturelle de l'agglomération paloise, conformément à l'esprit du projet social de l'Association.

 

GK

 

Posté par GUY KARL à 20:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


05 décembre 2014

ELOGE du CAFE PHILO : essai critique

Je donne ici un texte assez court que j'ai rédigé récemment, lorsque j'ai pris en charge l'animation du Café-Philo Saint Epvre à Nancy. Deux pleines années se sont écoulées depuis, et je pourrais bien sûr corriger ce texte à la lumière de tout ce que j'ai appris depuis lors. Mais tel qu'il est il me semble refléter assez fidèlement une certaine disposition d'esprit qui était alors la mienne, et qui n' a pas changé pour l'essentiel. Il est animé d'une sorte d'enthousiasme que je ne voudrais pas corrompre ou affadir par de nouvelles considérations, certes utiles, mais qui défigureraient le profil de cette oeuvre, datée, mais toujours actuelle.

Je voudrais cependant remercier du fond du coeur les participants fidèles ou occasionnels dont l'intelligence, la lucidité et surtout l'ardeur au questionnement m'ont largement soutenu dans mon entreprise, et abondamment démontré que la philosophie peut intéresser et éveiller pour peu qu'elle soit pratiquée dans des conditions d'écoute, de respect mutuel, de fraternité. C'est toujours pour moi une aventure passionnante d'entamer avec ces amis - ne sont-ils pas des amis dès lors qu'ils s'engagent authentiquement dans la quête de l'authentique - sans préparation d'aucune sorte, sans préjugé ni dogmatisme, la plongée dans cet inconnu radical qu'est une question philosophique. Chacun peut y vérifier par lui-même qu'à chaque fois nous nous trouvons dans la position irremplaçable du débutant, celui qui ouvre les yeux chaque fois à neuf, et se met courageusement à l'exercice de la pensée. Merci à tous et longue vie à la philosophie vivante!

CAFE ET PHILOSOPHIE

 

 

 

 

Le café est-il un breuvage philosophique ? Et pourquoi pas le thé, ou le vin ? Je pense inévitablement au Banquet de Platon, où Alcibiade ivre fait irruption au milieu des joueuses de flûte pour célébrer sa victoire au théâtre. A Socrate qui buvait comme quatre et qui n’était jamais ivre. A Epicure, allongé à l’heure de sa mort dans sa baignoire, un verre de vin à la main, livrant ses dernières recommandations à ses disciples. On savait boire en Grèce, mais on savait également s’abstenir. Et comment ne pas penser à Li Taï Po, le poète ivre de vin et de lune, ivre de Tao ! Ou à Omar Khayyam, récitant ses quatrains sulfureux et mélancoliques dans les jardins de Samarcande !

 

Soit. L’éthylisme a du bon, et il faut lui rendre justice. Il ouvre, chez certains, toutes grandes les portes de l’absolu, et leur révèle l’essence secrète des choses. Parfois il enseigne souverainement les splendeurs de l’impermanence et de la vacuité universelles.

 

Nous en resterons au café. Le vin convient mieux au petit cercle d’amis, dans la confraternité épicurienne ou mystique. Le vin réconcilie la terre et le ciel, harmonise les contraires, élève et unifie. Le café, tout au contraire, stimule la pensée discriminante, aiguise l’intelligence, éveille l’imagination, tonifie la mémoire, dynamise et vivifie. Le café convient parfaitement à l’exercice profane et rationnel de la philosophie. Loin des cercles ésotériques nous nous mettons simplement à l’écoute de notre raison et de notre expérience. Les gens qui sont là ne se connaissent pas forcément. Ils se méfient sans doute des exaltés et des dogmatiques. Ils ont raison de se méfier. Sinon ils iraient au temple ou à la mosquée. Ici ils viennent pour parler librement, pour écouter peut-être, pour communiquer et pour comprendre. Créons les conditions favorables à la libre et sereine discussion d’honnêtes gens. Pas d’alcool, pas de tabac. Efforçons-nous à la pleine et entière lucidité.

 

Garçon ! Du café pour mes amis et pour moi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UN CAVEAU SOMPTUAIRE.

 

 

 

Je m’arrange pour arriver avant l’heure. J’ai le fort désir de discuter avec les potes, car à force de nous rencontrer de mois en mois nous finissons par sympathiser. Et puis chacun connaît bientôt les petites rengaines de chacun, cela fait un petit air de fête familière. Il y a le bouddhiste de service qui nous placera un couplet sur l’amour universel, le sociologue impénitent, rétif à toute métaphysique et qui explique tout par le poids des institutions, le psychiatre féru de biochimie nerveuse, le militant exacerbé, la bonne infirmière et l’éducateur de bonne volonté, l’ancien analysant disciple de Lacan, le sceptique patenté, le catholique indéfroquable, le prof de philo aux yeux gris qui a toujours l’air de se

demander ce qu’il fait dans cette galère, et puis bien d’autres encore, réguliers ou pas, bornés ou spirituels, et puis d’autres qui ne sont jamais venus et « qui viennent pour voir ». Heureusement d’ailleurs, car cela renouvelle un peu les sujets et les approches.

 

Je vais de table en table, je serre des mains, je fais un peu d’esprit pour émoustiller les dames, je cours aux nouvelles. J’entends parler de telle manifestation musicale, de tel film à ne pas manquer, j’entends et je n’entends rien, tout cela est sans aucune importance mais cela fait du bien.

 

Et puis surtout, je prends le temps d’allumer ma pipe, de savourer de longues bouffées aromatiques qui se mêlent amoureusement aux fragrances puissantes du café. Tout à l’heure nous descendrons dans le caveau du sous-sol et là pas question de fumer. En un quart d’heure l’air serait totalement irrespirable. Il se trouve toujours un mauvais coucheur qui allume une cigarette, mais il se fait au plus vite houspiller, voire éjecter s’il persiste. C’est très bien comme cela. Quant à moi je me plie sans rechigner à cette règle de courtoisie élémentaire. Je m’arrange pour venir un peu avant la séance. J’allume mon fourneau en bonne conscience, je m’abandonne délicieusement à mon vice favori, je sens venir bientôt d’âcres stimulations gustatives, et de plaisantes pensées, légères et guillerettes comme un vin nouveau, je plaisante et je m’amuse, je fais le coq et le chat, j’attends le moment de descendre.

 

Un escalier de bois moyenâgeux et grinçant mène au sous sol. C’est une pièce plutôt sombre, mais agrémentée de pubs et de spots. Une estrade pour l’orchestre, un parterre avec des chaises et quelques tables. Pas de fenêtres. Un peu sombre, mais convivial. On se tient chaud. La séance peut commencer.

 

Je viens ici depuis plus de quatre ans. Au début mes participations étaient assez irrégulières. J’ai essayé plusieurs lieux différents. Plusieurs cafés se sont succédés de par la ville, avec des succès divers. La plupart ont échoué. Celui ci, initié par un ami cher, enthousiaste et flamboyant, dure et se perpétue. Mon ami s’est lassé de faire le référent et l’animateur, il a quitté la place. D’autres se sont proposés. Le public ne pouvait supporter l’idée d’une disparition. Les participants voulaient poursuivre l’entreprise. Il est vrai qu’un véritable réseau de relations s’était formé au fil des séances. Certains se voyaient en dehors, poursuivaient les discussions au restaurant, prenaient rendez-vous, et, de proche en proche, une espèce de confrérie de philosophes amateurs s’était constituée, avec des antennes et des annexes informelles.

 

Dans les premiers temps je venais par curiosité. Mais comme j’étais encore professeur de philosophie en exercice je ne désirais pas abuser de la spéculation, préférant une belle promenade dans le soleil à une retraite spirituelle dans la pénombre d’un caveau. Et puis, avouons-le. J’étais encore rempli des préjugés de cette profession, plutôt méprisante à l’égard des non-initiés, condescendante pour les faibles opinions du vulgaire. Il est vrai que souvent les discussions sont un peu oiseuses, un peu courtes ou naïves, ce qui découragera le professionnel. Plusieurs de mes collègues, qui sont venus voir, ont très vite abandonné, estimant qu’ils perdaient leur temps à ergoter avec la populace.

 

J’ai dû quitter ma profession depuis deux ans pour raison de santé. J’étais cassé par le métier, usé jusqu’à la corde. J’ai d’abord fait une retraite complète,

refusant de lire, de penser et de discuter. J’étais si fatigué que je ne pouvais faire autre chose que dormir ou marcher. Avec le temps, le goût de philosopher me revint, plus intense et authentique que jamais. J’étais délivré des cours, des copies, des examens, mais je n’avais plus personne avec qui penser, discuter, analyser, spéculer, si ce n’est moi-même, ce que je faisais d’abondance en

écrivant comme un enragé, remplissant des tonnes de papiers. Mais cela ne fait pas un interlocuteur. Au fond j’étais très seul. Ni les cours ni les élèves ne me manquaient. Je m’étais usé à la tâche et je n’avais aucune nostalgie. Mais je voulais découvrir le moyen de philosopher autrement, avec des adultes expérimentés, dans un cadre non institutionnel, sans cette étouffante pesanteur administrative des lycées ou des facultés. Bref, je voulais vivre en authentique philosophe, retrouver la grande inspiration des Grecs, marcher en homme libre, comme Diogène dans Corinthe, discuter avec des hommes et des femmes capables de vérité, comme Socrate dans Athènes, interroger l’esprit et le cœur, dialoguer sans complaisance ni faiblesse, et tel Pyrrhon ne reculer devant aucune difficulté, quitte à voir le fond de la terre s’entrouvrir devant mes yeux.

 

Pendant trente ans j’ ai été un professeur plutôt sérieux et compétent. Mais je ne croyais plus du tout aux vertus de l’enseignement tel qu’il se pratique aujourd’hui dans nos lycées. Un beau jour tout s’effondra, et je me retrouvai seul et désemparé. Dans le même temps la passion philosophique se rallumait. Il fallait trouver de nouveaux lieux, de nouvelles pratiques, de nouveaux camarades de route, un autre champ et un autre soleil.

 

Dans un premier temps j’écrivais. Puis j’eus besoin de rencontrer les autres, d’échanger, de me heurter à la résistance, d’expérimenter et d’affûter mes idées. Je revins au café-philo.

 

Mais je n’étais plus du tout le même. Je mis un certain encore à dépouiller le froc du professeur. A redécouvrir la patience et l’humilité du débutant. A mieux écouter mes semblables. A renoncer aux poncifs éculés de la tradition enseignante. Car, philosophe ou pas, s ‘engager de bon cœur dans un débat public, c’est avant toute chose découvrir sa propre et invraisemblable nudité. En classe vous pouviez toujours faire le fanfaron pour impressionner des jeunes sans grande culture ni expérience. Mais ici, face à des adultes qui ont vécu, qui en savent beaucoup plus que vous dans d’innombrables domaines, allez donc faire le bel esprit, vous verrez ce qu’il en coûte. Ici pas de respect acquis d’avance, pas de considération immédiate, pas de programme où se réfugier, d’auteurs à ergoter, d’arguties à éplucher. Nu, vous êtes nu ! Livré à l’interrogation, au doute, au non-savoir, et vos trente ans d’enseignement ne vous serviront pas à grand chose ! Vous êtes comme Socrate, sans référent indiscutable, sans valeur a priori, à égalité avec le boucher et le magasinier. Eh

bien parlez maintenant, justifiez vos points de vue, proposez vos approfondissements, vous serez jugés sur vos prestations, et sur rien d’autre.

 

Il est facile de comprendre pourquoi tel collègue s’est enfui devant la difficulté de la tâche !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE JEU DES DEMANDES

 

 

 

 

Que viennent chercher ici ces gens ? A priori la réponse est évidente. Ils viennent pour philosopher. Mais ce n’est pas si simple.

 

D’abord il faut noter qu’il y a deux publics très différents. D’une part ceux que j’appellerai les « passagers », qui viennent pour la première fois, qui reviendront peut-être dans trois mois, ou jamais. En général ces personnes interviennent assez peu, se contentant le plus souvent d’observer, d’écouter ou d’émettre un avis en passant.

 

Puis il a les « réguliers ». Une bonne quinzaine de personnes qui ne manquent jamais une séance. Une dizaine qui est un peu plus flottante, mais qu’on voit toujours revenir, qui sont connues, et qui exercent une véritable influence. Ensemble, ces deux sous-groupes constituent le bataillon de base, fidèle, exigeant, authentiquement demandeur, mais de quoi ?

 

Pour répondre à cette question on peut renverser la formule. Que cherchent ici ces gens qu’ils ne trouvent ailleurs ? Ni dans les conversations courantes, ni au cinéma, à la télé, dans les rencontres amicales, ni dans les séminaires ou activités culturelles diverses ? Cela cerne mieux le problème. Ailleurs on parle, certes, mais de quoi ? A bien regarder les choses on s’aperçoit que dans nos cités il n’existe aucun lieu de libre parole conçu spécialement pour l’expression spontanée et la recherche désintéressée. Bien sûr, il y a les facultés,

mais il faut être étudiant pour y accéder, et puis le discours est totalement conditionné par l’examen, au demeurant tout à fait conventionnel et étroitement codé. On peut discuter avec des amis au café, ou au marché, mais ce n’est pas, ou rarement, une discussion à finalité de recherche. Tous les autres lieux sont voués à la consommation, ou à la propagande. Vous désirez philosopher avec plaisir, liberté et profit ? Où irez-vous ? L’invention des cafés-philo répond indiscutablement à un désir existant, à un besoin social, comme le montre le succès et la pérennité de la formule, en dépit des ricanements de certains.

 

Essayons de préciser davantage. Le café-philo est avant tout un espace libre de rencontre, d’expression et de communication. Je connais plusieurs chômeurs ou désoeuvrés pour qui ces moments sont pratiquement les seuls où ils puissent rencontrer, écouter, parler. Autant dire qu’ils attendent les séances avec impatience, se plaignant des interminables vacances d’été où la solitude est plus rude que jamais. Deux heures de bonheur pour le prix d’un café, c’est une bonne affaire !

 

Et puis, essayez de trouver un lieu où vous puissiez risquer une parole de liberté personnelle sans être immédiatement catalogué ou sanctionné ? Dites à votre chef d’établissement ce que vous pensez vraiment de l’éducation, des programmes, de l’indigence générale, et de la lourdeur administrative ! Dites à votre patron ce que vous pensez de l’étranglement du personnel sur l’autel du profit ! Et ainsi de suite. Ici par contre, vous direz ce que vous voulez, vous n’engagez que votre parole et votre désir.

 

Que de solitude et de tristesse dans nos villes, que de frustrations dans notre société d’abondance. C’est l’essentiel qui manque, un lieu, un temps, une rencontre, un échange pour la liberté du désir ! Car enfin, tout le monde ne peut pas et ne veut pas se payer les services - d’ailleurs fort silencieux - d’un psychanalyste. C’est la parole qu’il faut réinventer dans un monde de brutes.

 

Pouvoir prendre la parole, s’adresser à un auditoire attentif, être écouté, peut-être entendu, quelle merveille ! Et dans un lieu neutre, sans conflit majeur, sans enjeu excessif, en relation avec d’autres qui partagent avec vous la même fringale de liberté. Bien sûr, tout cela n’est pas encore spécifiquement philosophique, et le risque existe de retomber dans les travers du café du commerce, une expression anarchique et sauvage, une lutte stérile d’opinions

figées, de séductions et de menaces, et finalement d’inepties bruyantes et de plates rodomontades. Passer du désir d’expression spontané au désir de connaissance philosophique demande une ascèse, une volonté, une fermeté dont la plupart des participants n’ont aucune idée. Aussi le café-philo n’est-il pas philosophique par simple décret, ou par magie. La difficulté est réelle, et c’est à l’animateur philosophe d’en prendre expressément la mesure. On comprend pourquoi beaucoup y échouent, ou s’en lassent. Mais sans philosophe compétent, qui anime, éclaire, explique là où il faut, quand il faut, qui ouvre des perspectives et réveille la pensée, point de café-philo possible. On retombera dans les querelles de bistrot.

UNE SORTE DE MIRACLE

J’ai été frappé de voir combien certaines personnes étrangères à la philosophie professionnelle étaient miraculeusement ouvertes au dialogue, aptes à la pensée conceptuelle, riches d’intuitions fécondes, d’ éclairs fulgurants, et à qui manquait simplement un peu de culture pour faire d’excellents philosophes. C’est plaisir grand et rare de voir les adultes penser avec exigence, authenticité, selon la vertu de vérité. Certains de ces dialogues ont été d’une richesse et d’une pénétration étourdissantes. Et l’on s’obstine encore à jeter un regard de mépris sur ces émouvantes prestations d’hommes et de femmes libres ! J’ai rarement quitté la séance sans un mouvement intérieur de gratitude et de fierté à l’égard de ces camarades de pensée, me réjouissant d’être le compagnon de leur éveil !

 

La vraie difficulté, et le vrai enjeu, est de faire passer la discussion d’un niveau simplement expressif vers la saisie d’une véritable problématique. Cela échoue quelquefois. Mais quand l’assistance est de qualité, quand les esprits s’ouvrent et s’interrogent avec ténacité, la distance est franchie. D’une philosophie virtuelle, balbutiante et incertaine, ou passe soudain à la philosophie réelle, celle de l’interrogation sincère et exigeante selon l’ordre du vrai.

 

Pour que la demande initiale puisse se muer progressivement en demande philosophique il faut le courage et la patience d’Héraklès. Et puis il faut mettre en place un dispositif adapté pour rendre la parole possible, libre et inventive. Pas de liberté sans quelques règles librement acceptées et respectées par tous .

 

 

 

 

UN DESARROI QUI INSISTE

 

 

 

 

La nature réelle des demandes peut s’estimer également à l’examen des sujets traités. Dans certains cafés que je fréquente quelquefois le sujet est fixé à l’avance par l’animateur. Ceux qui viennent savent ce qu’ils veulent ou espèrent. Mais cela ne renseigne guère sur les demandes réelles du public : seule la participation, plus ou moins nombreuse ou active, en donnera une idée. De plus, cette formule est plus directive, plus ambitieuse aussi, et risque fort de réintroduire les défauts de l’exercice scolaire : l’animateur, qui a préparé son sujet et sait où il veut tendre, déformera inévitablement le débat dans le sens de ses propres attentes, surtout s’il se réserve le droit de faire une synthèse à la fin de la séance. Le dialogue aura viré à l’examen socratique, qui, chacun le sait bien, n’est libre que de nom, spontané qu’en apparence, et révélateur essentiellement de la pensée du seul Socrate. Quitte à faire hurler confrères et inspecteurs, j’ai toujours soutenu que Socrate était un fieffé manipulateur, plutôt qu’un véritable philosophe accoucheur.

 

Dans le café que je hante le plus souvent le sujet est librement choisi par le public, suivant la formule établie par l’ami JP, le fondateur. Les participants proposent des sujets, six ou huit environ, et le public vote à main levée. Celui qui recueille le plus de voix est mis automatiquement à l’ordre du jour. C’est la majorité des présents qui décide, et nul autre, selon l’humeur et les préoccupations du moment. Impossible donc de préparer quoi que ce soit et l’animateur risque donc de se retrouver aussi démuni que quiconque, et obligé de la sorte à dialoguer vraiment avec le public. Il était entendu à l’avance que

l’exercice n’aurait rien d’un cours, d’un séminaire, d’une conférence ou d’une forme quelconque de transmission de savoir. A chacun de réfléchir, d’enquêter, de penser, ici et maintenant, sans appui externe, sans savoir de réserve autre que ce qu’il a constitué par lui-même dans ses recherches personnelles et ses expériences. Cette formule est autrement périlleuse, et autrement inventive que tout ce que l’on pratique d’habitude, qui sent le rance, le réchauffé, la sueur et l’arthrose.

 

Que nous révèlent ces sujets librement choisis par le public ? D’abord une relative indifférence à l’égard des problèmes spécifiquement politiques, rarement proposés, presque jamais retenus, à la déception de quelques-uns qui voudraient en découdre mais qui ne sont guère suivis. Les sujets scientifiques n’ont pas plus de succès, faute de connaissances précises, j’imagine. Quelquefois l’art fait l’objet d’une interrogation, mais plutôt par la bande, à l’occasion d’autre chose. On le voit . Ce qui préoccupe les gens sont des sujets sociaux, psychologiques et moraux. D’où une kyrielle de propositions sur les embarras de la vie actuelle, les vices de la société, les conditions du bonheur, les rapports du social et de l’individuel, les problèmes moraux, les grandes questions éthiques, l’amour, le désir, la solitude, l’euthanasie, le suicide, la maternité, l’éducation, la dépression et autres maux du temps.

 

J’ai tendance à penser qu’au delà d’une certaine répétition et reduplication des mêmes thèmes s’exprime une inquiétude fondamentale sur notre époque, sur le devenir de la civilisation, et le destin du sujet. Désarroi. Ceux qui osent affirmer une position tranchée sont rares, et souvent les plus superficiels. Ils affirment, ne discutent pas, s’imposent ou s’en vont. Ceux qui reviennent sont un peu comme les analysants qui s’acharnent, contre vent et marée, à trouver le bon port. Qu ‘attendent-ils donc de la philosophie qu’ils n’aient trouvé ni en religion, ni en politique, ni dans les sectes, ni dans le savoir scientifique ? Et la philosophie, par eux vigoureusement interrogée, que peut-elle apporter qui ne soit ni idéologie, ni foutaise, ni dogme, ni drogue ni poison ? Nous sommes à nouveau dans le siècle de la philosophie hellénistique, lorsque dans l’ébranlement du monde Diogène promenait un poisson frit par les rues de la ville, et que Pyrrhon se laissait tomber dans un trou, témoignant par l’exemple de la vanité de toute croyance. Toutes nos représentations culturelles, nos modèles traditionnels, nos repères identificatoires, nos certitudes idéologiques se sont dégonflées, sans même parler des religions, et pour qui refuse la crispation fondamentaliste et l’affirmation pathétique de vaines identités il reste à prendre la mesure de notre désarroi. Quand tout s’écroule vient l’heure de la philosophie.

Encore faudrait-il se mettre d’accord sur le sens de ce mot. Réservons pour le moment cette question.

 

Désarroi donc. Et un sérieux dans l’interrogation, une exigence de vérité qui sont l’honneur de l’homme. Ceux qui viennent là ne viennent pas seulement pour conter leurs petits malheurs. Ils attendent quelque chose de nous, ils nous mettent à la question, ils nous somment de répondre. Que pouvons nous dire ? Certes pas leur vendre une nouvelle médecine décevante et affligeante, une nouvelle idéologie de confection, une nouvelle doctrine de salut. Ils nous attendent là où nous sommes : dans notre capacité de vérité. Nul savoir ne suffit à cette tâche. Il faut la vérité de la parole et de l’exemple. Ils nous somment de devenir authentiquement philosophes.

 

 

 

 

UN DISPOSITIF DE PAROLE

 

 

 

 

 

Venons-en maintenant au dispositif. Pas de parole possible dans le chaos des passions, la violence des affects et la lutte pour le pouvoir. Il faut quelques règles élémentaires, simples à appliquer, efficaces et facilitantes .

 

D’abord un lieu. Le choix est important. Il faut un espace calme, à l’abri des va-et-vient, de la musique, des bruits de tasses ou de chaises, des rumeurs de la ville. On évitera de travailler dans l’espace public d’une brasserie, sauf volonté expresse. La délimitation spatiale est sécurisante, et sans sécurité pas de liberté de parole. Ce lieu est réservé exclusivement à l’échange, pour un temps donné. Espace-temps de la parole.

 

Un thème. Un seul, pour toute la durée de la séance. Advienne que pourra. Bizarrement je n’ai jamais vu un groupe à court d’arguments jeter l’éponge avant l’heure fixée. Il faut du temps pour la réflexion, à rebrousse-poil de la hâte intempestive de nos contemporains accrocs du zapping.

 

Un mode de fonctionnement défini : ni cours, ni séminaire, ni conférence. Chacun est placé à égalité devant le problème, mais sommé de respecter la parole d’autrui. Règle fondamentale : que chacun, s’il le désire, puisse parler à son tour, et s’efforce de penser et de parler selon la vérité de son être. Ni censure, ni répression. Mais le respect d’autrui dans la liberté.

 

Un animateur. Sa fonction est évidemment de faire circuler la parole, de régler le jeu des échanges, d’éviter les frictions et les agressions, de faciliter souplement l’avancée de la recherche.

 

L’animateur sera-t-il en même temps le référent philosophe ? C’est possible, d’ailleurs l’ami JP cumulait assez aisément les deux rôles. Mais ce n’est pas forcément facile, car il s’agit en fait de deux fonctions très différentes et qui gagneraient sans doute à être incarnées par deux personnes différentes.

 

Le modèle de l’animateur référent vient évidemment de l’école. Le professeur parle, enseigne, règle la parole dans sa classe, juge et punit et récompense. Il cumule tous les mandats, ce qui soit dit en passant n’est ni légitime ni démocratique. Il est en position de toute puissance autocratique ce qui ne va pas sans excès ni perversion. J’observe que ce modèle est si profondément ancré dans notre inconscient que je vois des adultes sevrés et vaccinés se comporter comme des gosses face à l’animateur référent, lui prêtant un savoir universel et une puissance phallique toute imaginaire.

 

L’animateur anime, contrôle, règle, facilite et fait danser la parole. Le référent intervient pour rappeler les éléments nécessaires de définition, pour clarifier les concepts, faire voir le sens de la problématique, dégager les enjeux, montrer la diversité des positions possibles. Il n’a ni à juger, ni à dominer, ni à manipuler. C’est un dictionnaire avant tout, puis un recueil de savoirs utiles. Il ne doit en aucun cas monopoliser le débat, court-circuiter et pervertir la discussion. S’il fait correctement son travail le groupe ne se sentira nullement brimé et bridé par ses interventions. Et surtout, il n’a pas à décider des réponses. Cette fonction référentielle me semble indispensable à garantir le caractère philosophique des échanges, autant que la fonction régulatrice de l’animateur fonde seule la liberté et la circulation de la parole.

 

De la sorte on peut imaginer une forme de perlaboration philosophique, lente et sinueuse, à travers le marécage des opinions creuses ou trop subjectives qui n’engendrent que la répétition stérile et la violence. Dégager clairement le sens d’une problématique est déjà un colossal progrès, qui seul peut ouvrir à une recherche de la vérité. Mais de cette vérité, si elle existe, nul n’est dépositaire, et cela cependant ne doit pas nous décourager de penser selon l’ordre du vrai. Si la vérité n’est pas un savoir et qu’à ce titre elle n’est la propriété de personne, cela ne saurait faire qu’on puisse la négliger, l’ignorer ou s’en moquer sans retomber immédiatement dans le marécage des opinions. Sans référence à la vérité pas de philosophie, et peut-être même pas de parole du tout.

 

 

 

 

 

 

 

DERIVES ET DERIVATION

 

 

 

 

Ne tombons pas dans l’angélisme. La pratique réelle de la philosophie en ces lieux profanes ne va sans périls. Le plus grand, sans doute, est de retomber quoi qu’on fasse dans le jeu de la pure subjectivité, soit sous la forme, déjà citée, de l’affrontement d’opinions sans examen critique, soit, plus subtilement, dans une sorte de psychologisme unilatéral. Il est vrai que l’air du temps est à la mode « psy », et cela se voit à la radio, à la télé, dans les magazines. Pas un jour sans l’arrivée d’un spécialiste de l’âme pour nous conseiller ceci, nous déconseiller cela, à croire que plus personne ne sait juger par soi-même. On s’en remet au psychanalyste comme autrefois au confesseur, supposé savoir le vrai en toute matière et seul habilité à le proférer. Mais qui ne remarque ceci : ces éminents spécialistes se contredisent en tout, et vous ne trouverez avis d’un scientifique ou praticien qui ne soit contesté haut et fort par un confrère. Dans ce domaine, qui devrait requérir patience et modestie chacun y va de sa petite chanson comme s’il avait le monopole du savoir. Votre gamin fait pipi au lit. L’un vous dira d’aller consulter un pédopsychiatre, l’autre de ne pas lui donner à boire après huit heures du soir. Un troisième soutiendra les vertus des tisanes, un autre vous dira qu’il est trop collé à sa mère, qu’il n’a pas intégré la loi, et qu’il faut faire preuve de fermeté. En attendant le gamin inonde chaque nuit ses draps, et, semble-t-il, avec une allégresse chaque jour plus irritante ! Que penser quand chacun prétend penser pour vous, vous chassant de votre place ?

 

Pour tous ces groupes de parole la tentation est grande d’en revenir toujours et encore à l’expression des difficultés de la vie quotidienne, ce qui, soit dit en passant, est bien naturel. Enfin un lieu où l’on peut parler, et, miracle, où on est écouté ! C’est tentant d’en rester là, de renoncer à la pure et simple expressivité. Si l’animateur est trop exigeant et cassant il stérilisera d’emblée la parole et fermera la porte à la recherche, excluant de fait toutes les personnes qui ne sont pas familières de la philosophie et qui pourraient peut-être y accéder avec un peu de temps, de patience et d’encouragement. Il ne devrait pas, pour autant, encourager la pure expressivité, mais inviter à considérer ces données empiriques comme un matériau pour le débat.

 

Le café-philo n’est pas davantage une agence matrimoniale, du moins au premier chef ! Ni un forum politique, ni une secte. En général, ceux qui croient tenir là une tribune de propagande ou de recrutement se voient rapidement vomis par le groupe, si toutefois ce groupe est en bonne voie.

 

Rien ne garantit jamais une progression véritable. Et comment ne pas s’irriter lorsqu’un quidam un peu borné vient détruire toute une laborieuse avancée par la lourdeur d’une intervention inopportune, ou le ressassement d’une opinion déjà maintes fois exprimée ! Vous étiez enfin au niveau d’une véritable définition, d’une problématique enfin lisible et cohérente, et voilà un triste sire qui vous casse toute la baraque ! Mais c’est le jeu. Ignorez, et reprenez ! Recentrez et invitez à poursuivre. Soyons tout à fait francs : nous espérons que la sélection se fasse d’elle-même, et que la qualité décourage la canaille. Mais rien n’est jamais acquis, l’entré est libre, il faudra indéfiniment recommencer ce travail de fourmi. Ce qui peut vous encourager et vous dédommager de vos déboires c’est la fidélité d’un réseau d’honnêtes gens qui veulent la continuation de l’exercice à travers toutes les dérives possibles et qui, de séance en séance, affinent leur jugement et précisent leur demande. La philosophie est un jeu de désirs croisés, entrecroisés, entrelacés, séparés, mêlés et divergents, dans un ballet de rencontres et de séparations, de plaisir et de déception, d’union et de disjonction. Va-et-vient de la parole qui tisse, qui dévie, qui délire quelquefois, qui part et qui revient, et qui construit mot à mot ce précaire discours de vérité, trop rapidement interrompu, mais dont la résonance peut quelquefois nous habiter longtemps.

 

Que cherche-t-on, au bout du compte ? A passer un moment agréable, à rencontrer des gens de bien, à s’exprimer, à écouter, à interroger le monde et la

vie, à faire une pause dans l’absurde de la destinée, à marquer une scansion, à réfléchir, à mieux comprendre, à faire quelque pas vers soi-même, et avec les autres, à dériver enfin quelque temps sur la grande mer de la pensée, qui nous permet de sentir de temps en temps que nous sommes des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

HUMILITE DU PARTERRE

 

 

 

 

J’ai été tenté quelquefois de jouer le rôle de référent. Mais la place de simple participant est finalement préférable. Je ne puis oublier tout à fait que j’ai enseigné la philosophie pendant plus de trente ans, et je redoute de retomber dans les travers du professeur, hors de mise en ces lieux. Et puis j’ai bien décidé de tourner la page, de ne plus enseigner, ni juger, ni noter, ni diriger. J’enterre le prof, et que le philosophe advienne !

 

Placé comme tout un chacun dans le parterre, attendant patiemment mon tour de parler, mais totalement libre, comme tout un chacun, je n’ai pas à me soucier de la conduite du groupe, je n’ai ni à expliquer ni à synthétiser. Je suis comme tous les autres, libre et responsable de ma parole, sans devoir envers quiconque. Je n’ai pas de rôle à tenir, de statut à faire respecter, de fonction à promouvoir. Et dans le même temps, je sais bien que je ne suis pas tout à fait un débutant comme les autres, que j’ai une longue expérience philosophique, un longue pratique. Mais cela importe peu. Ce qui importe c’est l’idée que je me fais présentement de l’acte philosophique, de la valeur que j’attribue à cette prétention : devenir philosophe. Ici mes diplômes universitaires n’ont pas cours, ni ma supposée compétence. Je ne viens pas en tant que professeur, mais je retourne au charbon, à la base, j’allais dire à la rue, si cela pouvait se faire dans nos villes. Je me pense philosophe sans attribution, sans statut ni fonction officielle, et voué à inventer une autre pratique, un autre mode d’action, une autre manière d’être. Tout ce que je sais et que j’ai fait est caduc. Je ne sais même pas ce que c’est un philosophe. Je sais simplement que c’est tout autre chose qu’un enseignant, fût-ce de philosophie.

Et, à y réfléchir plus avant, je vois que personne aujourd’hui ne sait ce que c’est qu’un philosophe. Tous ceux qu’on barbouille de ce nom sont des professeurs, qui de lycée, qui d’université. Jamais de philosophes qui ne soient peu ou prou des fonctionnaires. Sauf quelques uns qui peuvent vivre de leur plume et qui sont des écrivains philosophes, comme Sartre ou Onfray. Il n’est pas sûr qu’il faille être écrivain pour être philosophe. Ni Socrate, ni Pyrrhon n’ont écrit une ligne. Philosopher, ce n’est pas écrire, du moins pas nécessairement, mais c’est sûrement parler, dialoguer, et plus encore vivre. Il faudrait renouer avec l’esprit des Grecs d’avant Platon qui ne considéraient pas la philosophie comme un savoir, mais comme une conduite selon la vérité. Les savoirs nous viennent de la science. Ceux que nous pourrions y opposer ne sont que farcissures. Mais la science ne nous dit ni comment vivre, ni comment mourir, ni à quoi donner son adhésion, ni de quoi se méfier, ni quoi désirer. Il faut réinventer le philosopher.

 

Si je suis à hanter les café-philo c’est aussi pour cela, et peut-être surtout pour cela : redécouvrir dans l’humilité d’une position toute ordinaire et commune ce que veut dire penser, parler, communiquer.

 

A croire que trente années d’enseignement m’ont désappris ce qui fait le fondement minimal de l’humanité !

 

 

 

 

INTERLUDE

 

 

 

De professionnel j’essaie de devenir, au rebours de la démarche commune, simple amateur, me souvenant à propos de cette recommandation d’un Maître Zen : redevenez chaque matin un débutant dans la Voie. Et puis l’amateur c’est un amant, ou un ami. Amant de la vérité disait la plus haute tradition, conformément à l’étymologie du mot philosophie. Mais qu’a donc la vérité de si estimable et stimulant pour provoquer un tel désir ? La plupart des hommes se moquent bien de la vérité, et préfèrent le plaisir, ou la richesse, ou la gloire ou le bonheur. Ces biens-là au moins sont agréables et peuvent constituer ensemble ce qu’on appelle le Souverain Bien., alors que la vérité est bien austère, voire cruelle, indifférente en tout cas à notre bien-être. Ne faut-il pas une certaine dose de perversité pour vouer sa passion à une maîtresse sans âme, aux lèvres sèches, à la vulve défraîchie, au cœur de pierre ?

 

Dans l’image vociférante et hallucinée de la Pythie de Delphes les Grecs adoraient une version populaire, religieuse et sacrée de la vérité. Non que la Pythie soit la vérité, car nul ne peut correctement s’en donner l’effigie, mais elle en est pour ainsi dire la vision approximative : la vérité insondable et inconnaissable parle par énigme, à la manière d’un femme ivre, possédée par l’esprit de Dionysos, inspirée par Apollon, le dieu oblique. Car la vérité ne se peut dire en un mot, ne se peut livrer en une seule et univoque formule, mais toujours biaisée, contradictoire et ambiguë, elle plonge celui qui l’écoute dans un profond désarroi. Ce qu’il croit savoir vacille comme flamme au vent, et ce qu’il ne sait pas scintille comme la flèche qui tue. « Votre fils tuera son père et épousera sa mère ». Et quoi que vous fassiez pour l’éviter, la vérité vous poursuivra et vous rattrapera comme une torpille aimantée. Œdipe, puis Socrate en firent l’amère expérience.

 

La vérité n’est pas le savoir. Elle n’est pas même de l’ordre des mots et des propositions. Entre le mot et la chose s’ouvre la Grande Béance, que rien, sauf la mort peut-être, ne peut refermer. Tout ce qui se dit est soit mensonge, soit vérité qui s’ignore, soit les deux, soit aucun des deux puisque nous n’avons aucun moyen de savoir. Seul le Réel, en son opacité, fait nécessité. Quand l’ordre des mots vient à fléchir, c’est le Réel qui fait son entrée. Cela s’appelle l’évidence tragique. Œdipe, là dessus en sait plus que nous. Aussi est-il l’image obscure de la philosophie, sa face noire, son refoulé originaire.

 

On voit mieux pourquoi la mort obsède le philosophe tragique, là où nos aimables idéologues nous abreuvent de consolations et de faux espoirs. Mais qui peut encore avaler les sornettes de la superstition religieuse ou idéologique quand le monde tremble sur ses axes ? De l’intérieur même nos fameux biens, notre Souverain Bien sont mangés des vers, et toutes nos constructions sont phagocytées par les termites. La sagesse du Silène tenait en peu de mots :

 

« Le mieux c’est de n’être pas né.

Mais si tu l’es, retourne aussi vite que possible

Dans le lieu d’où tu viens ! »

 

On peut y voir un appel désespéré. On peut y reconnaître la tentation d’Empédocle se jetant dans le cratère de l’Etna. Voie courte vers le néant salvateur.

 

On peut aussi, à la manière de Schopenhauer, surseoir à statuer, regarder tourner le monde, mais avec ce regard du dieu oblique qui voit tout sans en avoir l’air, qui sonde les reins et les cœurs, et observe partout le travail de la mort. Ou à la manière de Pyrrhon qui voit que rien de substantiel n’advient et ne disparaît, que tout est apparence, pure apparence, simple surface, et que sous la surface il n’y a rien…sinon la surface, encore. La vie, ramenée à sa simple expression, ne cèle ni ne révèle autre chose que son increvable caducité, versant immortel de la mort. Un pas de vie, un pas de mort. Un seul et même pas.

 

Comme me disait une jeune Coréenne vivant en France : « Vous les Occidentaux vous voyez la mort au bout de la vie. Nous autres, Orientaux, nous voyons la mort comme l’envers de la vie. Recto et verso de la même feuille de papier. »

 

Ce « savoir » là est dans Héraclite. Il est chez les penseurs et poètes de la Grèce archaïque, avant que l’optimisme, le scientisme, le progressisme ne viennent obscurcir le ciel lumineux et tragique de la connaissance. On peut souhaiter, il faut souhaiter que cette lumière-là traverse enfin l’épais brouillard de nos idéologies vermoulues et indéfiniment renaissantes, pour nous permettre de respirer un air purifié, et de rectifier ce qui peut l’être encore !

 

J’entends d’ici un quidam se lever et me vilipender, me traitant de passéiste et de réactionnaire. Je lui dirai simplement et poliment qu’il n’en est rien, que j’expose ici ce qui me paraît-être l’enseignement authentique de la philosophie, d’Héraclite à Pyrrhon, de Montaigne à Schopenhauer, de Nietzsche à Clément Rosset. Que je me situe dans cette tradition et qu’à plus ample informé je ne vois rien qui soit plus vrai que cette tradition-là, à côté de laquelle nos philosophes patentés ne sont que d’aimables saltimbanques. Mais après tout, peut-être bien ais-je tort de révéler de la sorte des options qui n’ont rien de bien nécessaires et qui ne regardent que moi. Certes, mais si tout le monde se laisse aller tantôt à dire ses opinions, pourquoi pas moi, pourquoi ne me ferais-je pas plaisir, un petit peu, pour me dédommager de l’effort, et me donner du cœur pour la suite de l’ouvrage ? Inutile de dire que je ne parlerai pas volontiers de ces idées-là dans un café-philo, saut rencontre exceptionnelle. Mais que l’on me permette ces galipettes pour la joie de ceux qui liront éventuellement ce petit opuscule !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UN PHILOSOPHE DANS LA VILLE

 

 

 

C’est une redoutable question. Que peut un philosophe, par les temps qui courent, que ne puisse le législateur, le politique ou le scientifique ? Pourquoi des philosophes ? Et pour dire, faire quoi ?

 

Avouons-le, je n’en sais rien, du moins pas encore. Je sais simplement que durant les trente années de mon enseignement je n’en savais pas davantage et que j’aurais pu me retirer sans avoir apporté l’ombre d’un réponse à cette question. Après tout, rien ni personne n’oblige à la poser. Tout ce qu’on attend d’un professeur est qu’il fasse cours, qu’il prépare ses élèves à l’examen, et qu’il ait le bon sens de s’éclipser quand il a atteint l’âge de la retraite, comme n’importe quel fonctionnaire. Dans tout cela, où est la philosophie, ou plutôt, où est le philosophe ? La plupart de mes collègues, entre découragement et refoulement , entre dépression et Prozac, refusent de se poser plus avant la question, sous peine de voir s’écrouler le précaire équilibre où ils s’efforcent de se maintenir. Pauvre philosophie à la française !

 

J’hésite entre deux modèles. La tradition nous offre l’image du philosophe écrivain, qui tel Montaigne, Schopenhauer ou Nietzsche peaufine ses idées dans la solitude de sa « librairie », et livre de ci de là des ouvrages, rares et flamboyants, souvent ignorés du public, que des universitaires vont déterrer quelques décennies plus tard, avouons- le, dans l’indifférence quasi générale. On vénère les noms, on ignore les œuvres, hormis quelques curieux et authentiques lecteurs. Mais dans le monde où nous sommes je ne vous pas comment faire autrement que d’écrire et de chercher à publier, si l’on veut exercer la moindre influence, ou simplement prendre date. Quelques uns de nos contemporains réussissent d’ailleurs assez bien. Quelques rares, comme Sartre, ont réussi au delà de toute espérance. Donc écrivons, essayons de publier, ne crachons pas dans le bénitier.

Modèles

Le second modèle vient de la Grèce et de l’Orient. Ce sont les figures des grands marcheurs infatigables, des batteurs de pavé, hôtes du forum, de l’agora, du gymnase et du théâtre, tel Diogène le Chien, Socrate bien sûr, et beaucoup d’autres. Quelques uns restent définitivement des solitaires, d’autres fondent une école et livrent un enseignement, agissant les uns et les autres sur la conscience publique, qui à l’Académie, qui au Portique ou au Lycée, qui dans le Jardin, et même, pourquoi pas, dans le quartier des hétaïres. Il faut supposer, chez nos Grecs, un amour inconditionnel du Verbe ! Et parmi de beaux charlatans sans scrupules, de fieffés coquins ambitieux et vantards, quelques véritables penseurs. Peut- être trouvons nous un peu de cela dans nos sociétés rongées par la gangrène, anxieuses d’avenir, et peut-être de vérité.

 

Mais laissons là les grands exemples. Je ne suis pas de taille à inaugurer quoi que soit de nouveau et peut-être faudra-t-il attendre encore longtemps la venue d’un vrai philosophe. Mais je puis, avec beaucoup d’autres, travailler à la genèse des temps nouveaux, agir, tel que je suis et où je suis, pour rendre bientôt un renouveau possible. Ce vieux monde, qu’on dit neuf, craque de toutes parts comme une épave à la dérive. Sans doute avons-nous épuisé toutes les ressources de la pensée classique, sucé et resucé tous les modèles imaginables, renvoyés enfin aux ténèbres de l’origine. C’est ainsi que s’achève un cycle, et qu’un autre commence.

 

De cet épuisement et de cet espoir témoignent toutes nos œuvres et toutes nos inquiétudes. Je retrouve humblement mon parterre d’apprentis philosophes, de curieux, d’hommes de bonne volonté. Je suis comme eux, débutant et balbutiant, sûr de rien, sauf de la fin d’un monde, et inquiet, et désireux d’ouvrir un autre avenir. Je partage cet effort de lucidité et de courage avec ceux et celles qui sont là, et qui, dans la modestie d’un caveau, réfléchissent et parlent de leur humble vie et de leurs tenaces espoirs.

 

 

 

 

LE TRIPLE ANNEAU

 

 

Retour au café-philo. Quelle intervention proposer ? Quel discours tenir, qui ne soit pas de semblant, ni d’imposture ? Comment se commettre à parler sans retomber dans l’opinion, le faire-valoir, la thèse ou l’idéologie ?

 

Je vois trois niveaux, sachant qu’il faudra souvent en rester au premier, et que ce serait miracle de parvenir de temps à autre au troisième. Mais cela ébauche une stratégie philosophique.

 

Laissant à l’animateur et au référent le soin de remplir leur contrat respectif, je n’ai nulle responsabilité de conduite de groupe, ce qui me laisse toute latitude pour intervenir selon ma propre conviction.

 

Premier niveau : la torpille. A titre de simple intervenant il m’est loisible de contester sans réserve les positions qui se présentent, à condition de rester affable et courtois. Torpiller une opinion ce n’est pas la renverser au nom d’une autre, c’est la couler proprement en dégageant son inanité. Il ne faut pas

se laisser entraîner dans le jeu des opinons contradictoires. Cela est stérile et sans issue. Déplacer le plus rapidement l’axe du débat. Soit la problématique suivante : « Peut-on approuver le suicide » ? Au lieu de nourrir une interminable querelle du pour et du contre, poser la question : « quelle est l’autorité qui peut décider en dernière instance du droit de vivre et de mourir ? Est-ce Dieu, la nature, le Prince, la législation en vigueur, ou l’individu lui-même ? » Et au delà, cela permettra d’engager une discussion intéressante sur la notion de propriété de soi, de responsabilité et de liberté.

La pratique de la torpille n’est pas un vain jeu dialectique mais un travail préalable qui permet de se débarrasser des faux problèmes, des positions faussement tranchées ou arrêtées, de mettre à jour les crispations idéologiques ou sectaires, de dégonfler le savoir illusoire et de faire place nette pour la recherche. Malheureusement ce premier niveau indispensable est déjà difficile à atteindre pour certaines personnes qui s’imaginent que philosopher c’est clamer ses convictions et lutter pour les faire accepter. L’autoritarisme sournois, la sottise et la prétention ne sont pas faciles à arraisonner. Parfois il est bon d’ignorer purement et simplement certaines interventions, laissant au groupe le soin de faire justice lui-même.

 

Deuxième niveau : montrer le réel. Faire signe, comme « le Dieu qui est à Delphes », par l’entremise de la Pythie. Risquons-nous à l’occasion à faire la Pythie, à vociférer, choquer, scander, ironiser, en rajouter, pousser à l’absurde, parler par énigmes, interloquer, scandaliser. Parfois la parole se condamne à la platitude à trop ménager ses effets. Au milieu d’ un beau discours sur la bonté naturelle de l’homme, planter résolument le drapeau noir de l’horreur et de l’abjection. Face à l’optimisme béat, aux fanfaronnades progressistes pousser le cri de guerre de l’Apache acculé au désespoir. A « l’amour inconditionnel des mères » opposer le syndrome de Münchhausen. Et ainsi à l’envi. Non qu’il faille faire le rabat-joie, mais qu’on ne saurait tolérer sans réagir un discours unilatéral, illusoire et bien-pensant. La chose peut d’ailleurs se renverser. Le prophète de malheur, la Cassandre professionnelle ne valent pas mieux. Dire le réel, ou du moins faire signe en sa direction c’est faire sentir la limite nécessaire de tout discours, rappeler la part d’ombre, invoquer ce continent noir qui s’évertue à nous échapper sans cesse, comme l’envers de tout discours cohérent. Les sceptiques enseignaient à se défier de toute prise de position, non par mépris de la vérité, mais par amour. « Qui trop embrasse mal étreint ». Et c’est faire preuve de beaucoup de naïveté ou de présomption que de prétendre enchaîner le réel dans une série de propositions.

 

L’illusion constitutive d’une certaine philosophie rationaliste et classique se trouve exactement en ce point. On surestime le pouvoir du Logos, on croit que le mot saisit l’essence de la chose. Et dès lors on rêve de savoir et de maîtrise. « Devenir comme maîtres et possesseurs de la nature », comme l’avoue le bon Descartes. Quelle plaisanterie ! C’est ce noyau de l’illusion narcissique qu’il faut dénoncer sans indulgence. Pyrrhon déclarait, voilà vingt trois siècles déjà, qu’il est bien difficile de dépouiller l’homme. Et pourtant c’est cela même qu’il faut faire !

 

Troisième niveau : la vérité. Si on ne peut la dire, si du moins on ne peut la saisir dans une définition comme dans les Sciences, quelle en sera l’intérêt ? Ici on peut adopter plusieurs positions différentes, et je ne vois pas au nom de quoi je voudrais imposer la mienne. L’essentiel est peut-être de faire sentir le problème, de repousser aussi loin que possible les limites de la raison pour mettre tout un chacun devant la décision ultime. Les Chinois s’abîment dans l’heureuse contemplation du Tao. On peut choisir le nihilisme, ou s’en remettre à Dieu. Je pense quant à moi que si la vérité n’est pas énonçable, si nous n’avons aucun critère pour la reconnaître absolument, qu’il est stupide de s’en déclarer dépositaire, elle n’en est pas moins indispensable comme référent symbolique du discours, comme impossible si l’on veut, mais un impossible qui a une sorte d’existence paradoxale, d’exister sans être, d’insister sans se faire connaître, et de fournir dans sa béance même le fondement de tout discours. Nous parlons parce que la vérité se dérobe. Pour le psychotique radical qui sait, point n’est plus besoin de parler.

 

Trois niveaux, trois anneaux de la Voie philosophique. Et ces trois anneaux sont tellement enchâssés l’un dans l’autre qu’ils n’en forment en vérité qu’un seul. Mais cette non-dualité de la pensée ne peut s’appréhender d’un seul coup. Il y faut du temps et de la méthode. Articuler les différences de plans et de degrés est une rude épreuve. Mais la clarté de la pensée, et la véracité de la vie sont à ce prix.

 

 

Que le lecteur me pardonne ! Je me suis quelque peu envolé dans la haute métaphysique. Dans la réalité les choses se déroulent à un niveau plus simple, plus immédiat. Ne faisons pas la fine bouche. Travaillons le matériau qui se présente. Le groupe veut discuter un problème éthique ? Et pourquoi pas ? Tout sera occasion de penser, à l’instar du grand pécheur pour qui tout, ou presque tout, est occasion de pécher. L’important, c’est de mêler sa voix au grand concert du monde, et si possible d’y prendre du plaisir.

 

 

 

 

 

OUVERTURE ET PERSPECTIVES

 

 

 

 

 

Les café-philo répondent à un besoin de rencontre et de réflexion. Ils proposent dans la parole libre un certain cheminement de pensée avec les autres et avec soi-même qui mérite d’être soutenu et encouragé. Mais la formule présente évidemment des limites. Ce ne peut être qu’une modeste initiation qui appelle d’autres approfondissements selon d’autres modalités.

 

On peut imaginer que dans la masse des habitués quelques individualités disponibles et franchement motivées prennent l’initiative de créer un atelier de philosophie. C’est déjà une formule plus ambitieuse. Un groupe restreint – huit à dix personnes – peut convenir d’une sorte de programme d’approfondissement, en se dotant d’une structure, d’une gestion de la parole, d’un rythme de travail et d’une ambition, ce qui permettrait d’une séance à l’autre de parcourir un véritable chemin philosophique en évitant les embarras quasi indépassables du café. Et si le groupe de l’atelier participe également au café on peut imaginer qu’une véritable progression se fasse jour, qui entraîne les autres vers le haut. Ce n’est pas le lieu ici de théoriser sur de telles initiatives, notons simplement qu’elles sont possibles et fort souhaitables, et que sans aucun doute elles sont tentées de ci de là dans une relative discrétion. Parions sur la multiplication et la diversification de toutes ces entreprises.

 

D’autres créent des Universités Populaires. Il va sans dire que j’estime et honore ces tentatives qui s’inscrivent dans un dessein similaire. Toujours et partout il s’agit de faire éclater le modèle traditionnel et d’inventer une philosophie vivante.

 

Si je laisse libre cours à mon cœur celui-ci brûlera de voir naître de multiples écoles philosophiques, autonomes, rayonnantes et créatrices qui rejetteront bientôt les institutions actuelles dans les ténèbres de l’oubli.

 

Mais laissons les institutions officielles somnoler dans leur douce agonie. Bientôt un pouvoir plus déterminé chassera la philosophie des lycées, entraînant du même coup l’assèchement de la formation universitaire. Nous ferons comme dans le reste de l’Europe qui se passe bien d’enseignement philosophique, hormis quelques irréductibles confinés dans les unités spécialisées, rares comme des edelweiss ! Cela d’ailleurs ne changera rien. Après tout, la philosophie a survécu à toutes les époques. Elle redeviendra ce qu’elle a toujours été : fille de l’amour, fille des rues, elle rejoindra enfin son origine, éternellement différée, éternellement inactuelle !

 

 

 

 

 

 

 

 

PRELUDE

 

 

 

Depuis la création des café-philo par Marc Sautet plusieurs publications journalistiques ou sociologiques ont rendu compte de ce phénomène de société, qui a sans doute ses raisons d’être et sa légitimité. Le présent essai ne s’inscrit pas dans cette perspective d’observation et n’a aucune prétention scientifique.

 

Très simplement, je me propose de présenter ici l’ expérience très personnelle d’un participant qui s’interroge sur la validité philosophique, la méthodologie et les finalités de ces rencontres. Ma seule originalité est d’avoir été longtemps enseignant de philosophie, ce qui me met dans une position particulière, et difficile aussi, dans l’exercice de la pensée.

 

Plus fondamentalement, dans cette vague de sécularisation de la philosophie, que peut, que veut le philosophe qui accepte de se commettre dans les jeux périlleux de l’échange de parole, en dehors de cadres institutionnels strictement normés qui délimitent étroitement la normativité de son discours ?

 

J’ai fait le pari que la parole est possible en dehors des champs officiels de la communication savante, et d’autant plus riche, et inventive, qu’elle se risque dans des modalités elles aussi riches et inventives. La vérité n’est la propriété de personne, et cela, à soi seul, légitime une entreprise de parole dont l’aboutissement est suspendu au désir du vrai, au respect de la loi, et à l’amour de la liberté.

 

 

 

 

 

POSTLUDE

 

 

 

 

LETTRE AUX AMIS

 

 

 

 

 

« L’amitié mène sa danse tout autour du monde pour nous éveiller tous à la vie bienheureuse »

Epicure

La philosophie c’est l’amour de la sagesse. Mais c’est aussi, et peut-être bien davantage, la sagesse en amitié. Que vaudrait une sagesse toute subjective et singulière qui ne se frotterait pas à l’existence d’autrui ? Aussi le sage Epicure recommande-t-il de rencontrer son proche, son frère en souffrance de bonheur, pour fonder avec lui, et tous les autres qui le veulent bien, une certaine communauté de gens de qualité, sans étiquette, et sans désir autre que de progresser dans la voie de liberté et de bonheur. Car ce grand esprit était convaincu que le bonheur n’existe pas sans la liberté.

 

Etre libre, ou plutôt se mettre en route pour le devenir, c’est avant tout se donner le droit et le courage de penser par soi-même, de risquer sa pensée dans le dialogue intérieur de la réflexion, certes, mais surtout peut-être dans la rencontre sans complaisance et sans affectation, franche et directe, avec autrui. Je ne puis vraiment savoir ce que je pense que dans cet échange, où l’autre, dont je ne sais rien, auquel je me rends disponible, me renvoie à mes propres incertitudes, sans lesquelles il n’est pas de pensée possible. Cessons de rêver d’un savoir fini, d’une formule définitive qui nous révèlerait le secret de la vie et de la mort. Comme disait Bouddha : nous naissons, nous souffrons, nous mourons. Toute la sagesse se résume à ce savoir là, et quant à la vérité elle tient sans doute dans cette noble vérité de la souffrance, qui est l’alpha et l’oméga de tout discours. Notre tâche est simplement d’élever la conscience, de parvenir à l’authentique amitié, et de transmuter si possible la souffrance en beauté.

GK

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30 mai 2014

Article dans TMV

 

 

Vous trouverez une petite bafouille fort sympathique sur notre CAFE PHILO de Pau dans le denier numéro de TMV, journal local gratuit.

 

Un grand merci à la personne qui est venue nous rendre visite lors du CAFE du 15 mai et qui a rédigé cet article. Il est bon de faire connaître les activités culturelles et désintéressées qui sont l'honneur d'une cité républicaine.

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25 août 2013

AUTOPRESENTATION

Guy KARL, professeur retraité de l'Education Nationale. Philosophe, poète et écrivain. Auteur de quatre ouvrages publiés :

"La Passion du vide" essai sur la dépression, la psychothérapie et la philosophie ; chez L'Harmattan

"Le syndrome d'Osiris" : essai sur la fin d'analyse ; chez L'Harmattan

"Le désir écarlate":  poésie, chez Saint Germain des Prés

"Temples du Désir" poésie, chez Grassin

   

Résidant à Pau depuis cinq ans j'y ai créé un CAFE-PHILO, un APERO PHILO et un ATELIER PHILO qui se tiennent chez "PIERRE", 14 rue Barthou, toujours à 18h45. Voir les dates sur ce blog.

Mon projet est de donner à tous ceux qui le désirent l'espace et le temps de la réflexion sincère et de l'échange philosophique.

Je remercie tous ceux qui m'ont fait confiance dans ce vaste projet et qui m'ont soutenu de leur affectueuse collaboration.

      Enfin, à titre personnel, je travaille assidûment à rédiger un blog personnel de recherche philosophique et de création poétique : "Le JARDIN PHILOSOPHE"  "guykarl.canalblog.com" en ligne ici sur Liens d'amis.

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18 avril 2013

De la nostalgie : atelier du 17 avril

 

Je donne ici un court texte que j'avais écrit précédemment dans mon blog "Le jardin philosophe" concernant ce sujet, à défaut d'un  compte rendu - auquel je suis hostile par principe, estimant que rien ne remplace le dialogue actif entre des gens de bonne composition. Mais une trace indirecte peut se justifier, comme écho d'une pensée en mouvement perpétuel.

 

"La nostagie n'est plus ce qu'elle était" écrivait une actrice célèbre. Je pense, tout au contraire, que sous des oripeaux infiniment variés, elle est toujours la même, identique à soi même, invariable et éternelle. Douleur du retour impossible, mal du pays, mélancolie rampante, le sujet captif du passé, remâchant sa déconvenue est pareil à Ulysse dans la caverne de Calypso :

  "Le jour il se tenait assis sur les rocs de la grêve

  Le coeur brisé de larmes, de soupirs et de tristesse

  Et promenant ses yeux mouillés sur la mer inféconde" (Odyssée, V, 156 à 158).

Mais plus profondément la nostalgie est une passion de la perte inassimilable : le temps s'est figé, le mouvement de la vie s'est arrêté. Tout est bloqué sur ce moment fatal de la séparation qui, dès lors, obsède le sujet jusqu'à la pétrification. Et l'on voudrait rétablir l'état antérieur, revenir à la case départ, abolir la différence, annuler les effets du temps. Ce dernier point me semble capital : la nostalgie est une révolte pathétique contre la temporalité, un refus métaphysique de l'impermanence, un désespoir crispé, une "malédiction" muette statufiée dans la douleur.

Le temps est le maître absolu. Rien ne demeure, rien ne dure. Mais le sujet ne l'entend pas ainsi. La formule de la nostalgie pourrait être : "je sais bien, mais quand même". Je me sais mortel mais je ne le crois pas. Je sais que tout passe, et mes amours et mes attachements, mais je ne veux pas le savoir. Je veux maintenir le rêve d'une présence inamovible, d'un toujours sans faille, je veux que subsiste indéfiniment la sphère dorée de mes passions d'antan, la jeunesse et la beauté, et que cela soit ou non illusion et chimère, peu me chaut, je veux croire l'incrédible, maintenir contre vents et marées mon fantasme, contre l'évidence elle-même, contre la saine raison, je veux vivre d'une vie immortelle, à jamais jouir de ma puissance, résister, conquérir, et comme les dieux bienheureux chevaucher superbe la durée!"

La nostalgie est le refus inconscient de la finitude et de la mort. Les ébats pathétiques du sujet en sont la marque sensible, le témoignage douloureux, qui demande à être interprété. Chacun peut le voir : les consolations sont sans effet, il y faut tout autre chose. C'est ici que la vérité, pour amère qu'elle soit, est seule à pouvoir guérir, si toutefois le sujet est capable d'entendement. Nous revoilà dans Lucrèce : le philosophe, par amour de l'âme souffrante, n'hésitera pas à délivrer, à l'inverse des prêtres et des dévots, la potion amère de la vérité. 

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13 janvier 2013

APERO PHILO du 16 janvier

 

 

 

ATERO PHILO : mercredi 16 janvier à 18h45, chez "Pierre" 14 rue Barthou à Pau

 

Sujet : "Ce qu'il y a de plus profond chez l'homme c'est la peau" (Nietzsche)

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09 janvier 2013

MODALITES des CAFE et ATELIERS PHILO

 

 

Ouverts à tous, sans réservation

 

Gratuits, mais on peut consommer librement, et sans obligation. Il y a toujours une pause au miileu des débats pour permettre de consommer

 

Aucune formation n'est requise.

Tout le monde est à égalité, parole libre, sous la responsabilité de celui qui parle.

Animation : moi-même (synthèse, propositions de recherche, ouvertures)

Règle de respect de la parole et des personnes.

Sujet proposé par le public au CAFE, donné à l'avance pour l'APERO

Toutes les personnes de bonne composition sont cordialement invitées, sous réserve d'acceptation de la règle fondamentale.

 

Vous êtes les bien-venus. Venez découvrir la liberté de penser et d'échanger !

 

 

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01 novembre 2012

Sur l'ATELIER du 30 octobre : Surmonter le désenchantement

 

Voici quelques notes rapides que m'a inspiré le débat de l'ATELIER PHILO du 30 octobre sur le DESENCHANTEMENT

 

 

 

 

Le désenchantement est un moment nécessaire et inévitable de la maturation psychique et philosophique. Comment, en effet, serait-il possible de maintenir les illusions de l’âge enfantin, où nous croyons que toutes choses ne sont là que pour nous, pour notre petit confort, notre sécurité et notre bien-être ? Relisons ce que Freud disait du narcissisme primaire, de la confusion originelle du moi et de l’entourage lorsqu‘il s’étonne de la perpétuation, chez certains humains, du « sentiment océanique ». Le sujet se constitue comme tel par l’expérience de la perte : perte de l’objet de satisfaction (le sein imaginaire), de l’enveloppe psychique (la mère primitive), frustration orale qui inaugure la liste impressionnante des pertes à venir. Toutefois ces pertes sont normalement compensées par des acquis symboliques, des éléments de structuration qui donnent, en principe, au sujet les conditions de sa formation. Destructuration d’un côté (de l’imaginaire et du fantasme), restructuration de l’autre (formation d’un moi séparé et progressivement capable d’autonomie). Ce jeu de bascule ne va pas sans douleur, et les ratages de la symbolisation sont hélas trop fréquents, ce qui justifie le recours  ultérieur à la psychothérapie. Le désenchantement est une expérience incontournable de l’existence.

La mélancolie serait l’expression d’une inaptitude à dépasser la perte, l’enfoncement catastrophique dans un deuil impossible : « l’ombre de l’objet retombe sur le moi », ce qui signifie que le sujet éternalise la souffrance du deuil, se constitue comme douleur dans la fascination d’un objet présent-absent, une sorte de mort-vivant qui ne parvient pas à mourir, errant à l’infini dans les limbes de l’entre-deux, entre vie et mort, entre terre et ciel, trop présent pour se pouvoir oublier, trop absent pour se pouvoir désigner, reconnaître et symboliser. D’où l’errance d’une existence sans boussole, jusqu’à l’exténuation ou le suicide : 

                      « Ma seule étoile est mort et mon luth constellé

                       Porte le soleil noir de la mélancolie ».

D’où aussi le caractère ambigu de la mélancolie : psychose ou névrose ?  Ou plutôt pathologie narcissique, structure étrange et inquiétante,  entre le trou béant de la perte inconsommable et le trop-plein d’un affect envahissant et mortifère.

La mélancolie signe le ratage de la perte, et de sa réinscription symbolique.

Plus radical encore le déni pur et simple de la perte dans certaines psychoses où le défunt fait l’objet de soins alimentaires et autres, comme s’il était toujours vivant, enfant immortalisé et miraculé d’un amour infini, qui refuse l’irréversible de la mort : je l’aime, il vit toujours, il vivra à jamais, objet merveilleux, imputrescible, de mon amour.

Mais alors, est-il donc si difficile de consentir à la perte de l’objet merveilleux, d’en consommer le deuil, de l’abandonner derrière soi, de ne pas se pétrifier dans la fascination d’une idole immortelle ? Eh bien oui, je crois la chose plus difficile que l’on pense, à observer tant de pathologies diverses, de symptômes inguérissables, de crispations mentales, de fixations, d’addictions, toutes conduites qui dénotent l’agrippement au passé. Pour autant ne concluons pas trop vite.

Je ne pense pas qu’il soit souhaitable, comme on dit quelquefois, de « réenchanter la vie ». Cela ne se décrète pas. Et puis, impossible d’oublier ce qui fut la douleur de l’arrachement, de la séparation nécessaire, de l’adhésion « pathologiquement extorquée » (Kant). Qui a vécu le charme de l’enchantement, puis la douleur du désenchantement, se résout difficilement à recommencer le cycle au prix d’une nouvelle illusion et d’une nouvelle désillusion. Ce serait très exactement une rechute dans le samsâra bouddhique, une perpétuation à l’infini de la souffrance, avec ses alternances hypomaniaques et dépressives, pathologie bipolaire caractérisée. Non, il faut une toute autre solution : séparer le désir de l’objet premier, et de ses avatars fantasmatiques, pour lui ouvrir de toutes autres voies, expérimentales et créatives. La seule issue à la dépression c’est la création, mais pas n’importe laquelle, sûrement pas la rumination interminable de la douleur, la macabre mortification de la vie. S’agit-il même de trouver de nouveaux objets ? « Une de perdue, dix de retrouvées ? C’est plutôt le sujet qui change, qui opère un renversement radical, découvrant  en soi-même sa puissance créatrice, pour laquelle tout objet est prétexte, support pour la création. C’est le mouvement même de la vie, qui abandonne en cours de route ses formes anciennes, ses peaux successives, détruisant et créant sans cesse, comme font les saisons.

Ne cherchons pas de nouveaux objets pour remplacer les anciens, cela ne changerait rien à la structure. C’est ainsi que l’on voit des malheureux changer tous les deux ans d’épouse, croyant à chaque fois duper le mauvais sort, et divorcer encore. Il n’existe pas de « bon objet », voilà la bonne nouvelle. De le voir, de le savoir, nous aidera, nous guérira peut-être. Si nous  découvrons en nous-mêmes la puissance créative, nous saurons nous allouer, dans ce mouvement même, des objets « suffisamment bons », quitte à les créer de toutes pièces  s’ils font défaut dans la réalité. C’est ainsi que nous devenons artistes de notre propre vie.

 

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C'est Winnicott qui propse de remplacer la notion de "bonne mère" - qui lui semble dangereuse -, par celle de "mère suffisamment bonne". Cette substitution me semble "suffisamment bonne" pour trouver ici place légitime et éclairante, pour qualifier l'objet du désir.

 

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28 septembre 2012

Sur l' APERO PHILO du 19 sept : indéterminisme

 

Le sujet portait sur le déterminisme et l'indéterminisme. Dans la foulée j'ai eu envie de préciser quelques points que je n'ai pu développer en séance. Je reproduis ici un texte que j'ai écrit dans mon blog "Le Jardin Philosophe" sous le titre "liberté de nature".

 

 

Il est impossible de démontrer la liberté si toute démonstration requiert l’usage de la causalité. Selon cette dernière tout acte est précédé d’un autre acte, ou d’une motivation agissant comme cause, si bien qu’aucun acte libre n’est possible.  Mais tout cela est bien théorique, et la pensée, ici comme ailleurs ne montre rien d’autre que ses inévitables limites. Si je veux faire une expérience de la liberté il me faut me tourner vers l’action : je ne sais s’il existe quelque chose comme le libre arbitre, mais j’expérimente en moi la pluralité des possibles, comme un beau faisceau de lumières diverses. Chacun sait bien quand il n’est pas libre, quand il est sous l’emprise de la nécessité,  de la contrainte extérieure, ou des déterminations internes. Mais il ressent de même la présence de l’ouverture, moment fécond d’indétermination, préalable de la création. On dira que ressentir n’est pas prouver, certes, mais nous revoilà dans le cercle de la pensée, avec la même conclusion que tout à l’heure.

Invoquera-t-on, pour s’en sortir, une dimension intelligible, quelque faculté transcendante qui nous apparenterait  à Dieu ? Je ne puis me satisfaire de telles chimères. Je chercherai plutôt une solution rationnelle dans la physique des corps. Pourquoi soutenir, comme on fait d’ordinaire, que le corps est le lieu par excellence de la détermination absolue, comme si le corps n’était qu’une machine réductible à quelques mouvements d’horlogerie ? « Nous ne savons pas ce que peut le corps » écrit Spinoza, et l’on peut lui rendre grâce d’avoir clairement désigné l’énigme : il y a une puissance du corps qui ne se laisse en rien réduire à nos schémas explicatifs. Un monumental bouton est apparu un jour dans ma nuque, et le médecin, consulté, se trouva aussi dépourvu que moi pour en comprendre la cause ou en concevoir la raison. On voudra y voir un symptôme psychosomatique, ou hystérique, on cherchera dans les linéaments de ma psyché quelque obscure motivation inconsciente, et l’on trouvera même à l’aventure de quoi soutenir cette glose. Mais ce ne sera qu’une glose, aisément renversable. Une autre interprétation fera aussi bien l’affaire, astrologique, magnétique, numérologique ou autre. Chaque charlatan aura sa thèse, toutes également honorables et indécidables. Nous sommes face à l’énigme, et le corps est notre énigme.

Epicure a eu l’immense mérite de définir deux sortes de causalités : la causalité « mécanique », j’entends les « foedera fati » de Lucrèce, selon laquelle les mouvements des corps sont déterminés par la masse, la forme, la vitesse relative des atomes, leurs chocs, attraction et répulsion, combinaisons, concaténations, mouvements en série. En systématisant on aboutirait à une vision strictement déterministe, mais Epicure évite soigneusement de tomber dans cette extrémité qui abolirait, dans la nature, toute innovation, toute action positivement novatrice et créatrice : l’univers serait indéfiniment identique à soi, figé dans une monotone répétition du même. Mais à l’évidence les choses ne se passent pas ainsi : des étoiles naissent, d’autres disparaissent, des espèces font leur apparition, « en des lieux et des temps également indéterminables »(Lucrèce) et puis comment concevoir le surgissement des plantes, des animaux, des hommes et des dieux, et comment penser l’indétermination, l’hésitation, l’incertitude, l’errement et l’errance dans le cœur de l’homme ? La seule solution rationnelle, conforme à l’évidence des faits, est de poser une causalité sans cause, un principe d’indéterminisme dans la structure même de la nature, une puissance originelle de déviation, par quoi seule la créativité est concevable. Déviation : « parengklisis », que Lucrèce rendra par « clinamen ». Il faut poser que les atomes, du moins certains d’entre eux, possèdent originellement en eux une faculté de dérivation par rapport au mouvement mécaniquement déterminé, juste un minimum pensable – inobservable dans les faits (sauf en physique quantique, de nos jours, l’électron libre)-par quoi se fera la variation, la petite variation qui produira en chaîne de nouvelles combinaisons : un aléatoire créatif.

Ecoutons là-dessus le propos de  Diogène d’Oenanda :

« Si quelqu’un utilise la théorie de Démocrite disant qu’il n’ y pas de mouvement libre pour les atomes à cause de leurs collisions les uns avec les autres, par quoi il apparaît que toutes choses sont mues par la nécessité, nous lui dirons : » Ne sais-tu donc pas, qui que tu puisses être, qu’il y a une sorte de mouvement libre dans les atomes, que Démocrite n’ a pas découvert, mais qu’ Epicure fit connaître, étant une déclinaison, comme il le montre à partir des phénomènes ». (Fragment 54). Ce texte est très important parce qu’il attribue sans conteste possible la théorie de la déclinaison à Epicure, et qu’il exprime ici fort clairement la position fondamentale de l’Ecole sur la liberté.

Le clinamen n’est pas une invention de Lucrèce, qui ne fait que la développer. Il est bon de rappeler l’opposition qu’il fit entre les « foedera fati » : relations de nécessité, et les « foedera naturai », relations d’émergence, combinaisons nouvelles, imprévisibles. Remarquons qu’il met le terme « natura » en conjonction avec l’idée d’indéterminisme, d’innovation, et nullement, comme on s’y attendrait, avec l’idée de nécessité. La nature de Lucrèce est résolument innovante, créatrice et « libre ».

22 juin 2012

HABITER un MONDE

« Habiter un monde »

Que font donc ces personnes toutes affairées ? Semblables à des insectes, elles vaquent à leurs occupations, elles se faufilent, se bousculent, se heurtent quelquefois, dans un tumulte assourdissant voire incessant. Le temps de l’horloge, en véritable chef d’orchestre impose son rythme, sa mesure ou plutôt sa démesure. Ces attitudes humaines sont toutes structurées, calibrées, empêchées de toutes initiatives singulières : jouissance d’une main mise sur des comportements soumis.

L’espace est segmenté, lui aussi, partagé, « réparti » selon l’usage, géométrisation parfaite et performante d’un monde devenu faux, artificiel, sectionné en petits lieux utilitaires. C’est un horizon sinistre d’une cage de verre bullé que je perçois, grossissement en trompe l’œil d’une inanité croissante. J’évolue dans ce monde qui n’est pas le mien, aseptisé de surcroit, fondé sur un système de renvois infinis, qui me dicte ma conduite, ma posture ou pour parler vrai : mon imposture.

Comment puis-je m’en sortir, comment puis-je résister à ce champ gravitationnel intense : trou noir de mes nuits blanches ?

Je voudrais tant retrouver la fraicheur de mon enfance, sentir le parfum des iris, l’agitation du feuillage des noisetiers et des chênes qui parcourait ces collines, d’un souffle doux, chaud et léger. Je me souviens de ces élans, de ces courses effrénées dans les près que mes petits pas de brindille foulés joyeusement. C’est alors que j’habitais cet espace qui hantait à son tour mon esprit.

Le paysage s’harmonisait, se reflétait, et se pensait en moi. J’éprouvais vivement cette co-appartenance originelle du perçu senti et sentant. Intimité secrète vécue au cœur de la membrane d’une temporalité originaire. C’est au cœur du monde que je pénétrais, dans sa chair, dans ses pores, émue et soulevée par ses étonnantes fragrances.

Je faisais au fond, l’expérience muette des choses, celle d’une maison natale, hors des murs, hors abri, une maison  où à l’instar du poète « je vais seule et qu’habite le vent » 

Marie. (21/06/2012)

Amicalement,

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