CAFE PHILO
CAFE-PHILO-DE-PAU
Entrée libre CHEZ PIERRE, 14 rue Barthou, PAU
05 59 27 76 86
Image du café-philo de Pau
Chez PIERRE, 14 rue Barthou, salon du deuxième étage.
ACTIVITES de MAI à PAU
CHEZ PIERRE (14 rue Barthou à Pau) :
-CAFE-PHILO le JEUDI 10 à 18h45 (sujet voté et choisi démocratiquement par le public).
-APERO-PHILO le mercredi 16 à 18h45 : sujet : "La guerre est père de toutes choses, de toutes choses le roi". (Héraclite)
-CAFE-PHILO le mardi 29 à 18h45 : sujet voté et choisi démocratiquement par le public.
Dans les trois cas, la séance se déroule en deux temps, un temps de discussion et d'analyse du sujet pendant 1h10 (+ ou -), apéritif au bar et détente conviviale (prise de boisson non obligatoire), reprise de l'activité pour 45 minutes (synthèse à la fin). Possibilité pour ceux qui le souhaitent de rester diner dans le restaurant à un tarif préférentiel (13.5€) en toute amitié (sans aucune obligation).
DIONYSOS et HERACLITE : le multiple (APERO du 16 mai)
Héphaïstos fit un miroir pour Dionysos, et le dieu, s'étant regardé et ayant contemplé sa propre image, se mit à créer la pluralité". Et : "Dionysos ayant placé l'image dans le miroir, la pourchassa et fut ainsi pulvérisé dans le tout". (Textes orphiques).
Le mythe présente régulièrement Dionysos comme un dieu enfant entouré de ses jouets divins : la toupie, la balle, les dés. Et le miroir. "Aïon est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant" (Héraclite). Mais Dionysos est la figure de la plus extrême complexité : jeune et vieux, animal et dieu, mortel et immortel, naissant et mourant, homme et femme, exaltation et abstinence, délire et sagesse, festif et tempérant, tous les extrêmes, toutes les contradictions s'expriment dans son culte, dans l'exubérance de la vie sauvage et dans un singulier retournement contre la vie elle-même : un dieu qui meurt, et qui renaît éternellement! Les textes orphiques cités plus haut nous mettent sur la voie d'une interprétation : le miroir, censé nous donner enfin l'image de l'unité, fait éclater cette unité désirée dans l'extrême de la pluralité.
D'abord remarquons que l'unité est inaccessible : au moment même où Dionysos réunit ses fragments corporels dans l'image, celle-ci éclate, la pluralité s'impose comme vérité indépassable du réel. On peut ainsi relever la temporalité propre du mythe . Premier temps, la fragmentation, le morcèllement. Second temps, le désir, l'effort, la quête : Dionysos pourchassant l'unité spéculaire (et spéculative). Troisième temps : l'éclatement, la dispersion, le démembrement. Le dieu meurt, succombant sous l'action de quelque divinité mortifère, ou plus profondément, selon une logique de l'impossible. L'unité est toujours déjà perdue, inaccessible. Le désir d'unification est structurellemnt lié à l'instinct de mort.
Il y a une profonde sagesse dans ce mythe : les Grecs ont perçu dans la pluralité la figure originaire et indépassable de la vie cosmique. La vie est violence. Les élements s'opposent, se combattent, se concilient tantôt pour mieux s'affronter, dans une lutte homérique, implacable, éternelle. Les dieux eux-mêmes sont vindicatifs et jaloux, hostiles aux hommes, comme le symbolise parfaitement l'arc meurtrier d'Apollon. Les cités se font une guerre impitoyable. Les sages rivalisent dans une agonistique de prestige. Partout règne l'insécurité, et si, tous les quatre ans, les hommes cohabitent dans la paix des Jeux Olympiques, ces Jeux encore sont un triomphe règlé de la disposition martiale. "Polémos est père de toutes choses" (Héraclite). Ce n'est que dans l'art, épopée et tragédie, que la guerre universelle se transmue en beauté, hommage de l'homme à la cruauté des dieux.
La sagesse des premiers penseurs réflète et théorise la disposition agonistique : Héraclite célèbre la lutte des éléments, eau, terre, air et feu - qui s'allume et s'éteint à mesure - consumant le monde et le faisant renaître de ses cendres. Les contraires s'affrontent et s'harmonisent, l'être se divise, différant de soi-même, dans le cortège infini des cycles du feu. La foudre gouverne toutes choses. Empédocle décrit les conflits de l'Amour et de la Haine. Les Atomistes enfin pulvérisent le Tout dans l'infinité des univers, des atomes et du vide.
Dans le miroir, Dionysos, qui espérait se rejoindre lui-même, saisir son intimité la plus intime, rejoindre son unité pour coïncider enfin avec soi, se pulvérise au moment même où il croit se saisir. Rien, sinon une persistante illusion, peut faire croire à l'unité. C'est la puralité qui fait loi, c'est elle la loi d'airain, elle l'implacable Nécessité. Vérité métaphysique.
Pour nous Modernes c'est Narcisse qui illustre ce conflit fondamental. On se contentera ici de remarquer la cohérence du mythe. Dionysos, comme Narcisse, rencontre la mort au moment même où il croit saisir la forme la plus extrême de la vie. Cette illusion porte un nom : "narkè", narcose, narcissisme : engourdissement, torpeur. Narcolepsie. Seule la torpeur d'une pensée molle et fatiguée, héritage fumeux d'un phantasme originaire peut nous faire espérer une impossible unification.
------
Dans Héraclite, relisons cette extraordinaire pensée : "Tout comme un tas d'ordures jetées au hasard est le plus beau des mondes" (fr 127 DK). Pluralité indépassable, hasard - et beauté! Tout le tragique en une phrase!
CAFE PHILOS de FRANCE
Vous trouverez la liste des CAFE PHILo de France sur : http cafephilos.org
Sur L'APERO-PHILO du 15 février : l'homme mesure
L'HOMME EST-IL LA MESURE de TOUTES CHOSES?
- Note : ceci n'est pas un compte-rendu de la riche soirée d'hier, mais une modeste contribution en exergue, légèrement remaniée, tirée d'un opuscule que j'ai publié sur mon blog : "Le Jardin Philosophe", à la date du 11 novembre 2011. Cet opuscule porte le titre : "Le Spectre de Fessenheim", publié intégralement en novembre dernier.
C'est Protagoras qui avait déclaré, vingt quatre siècle avant nous : "L'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, qu'elles sont, de celles qui ne sont pas, qu'elles ne sont pas". Cette formule a hérissé tous les tenants de la tradition et valu à son auteur la condamnation quasi unanime des philosophes, Platon en tête. Mais il serait trop facile de se débarrasser à si peu de frais d'un auteur et d'une pensée qui définisent un nouveau rapport de l'homme au monde, un nouveau paradigme. On peut en effet y voir le fondement philosophique de la modernité, un écart salvateur par rapport aux mythes, au divin, à l'autorité de la tradition, un affranchissement de la pensée, une révolution dans l'art de sentir, de penser et d'agir. A la référence quasi exclusive au dieu, l'homme opposerait enfin sa parole propre, se posant comme "mesure" de tout ce qui est, de ce qui n'est pas, tirant de soi-même le principe souverain de l'existence des choses, à partir de soi seul, et conséquemment de toute valeur. Autoaffirmation scandaleuse pour un Grec, qui valut d'ailleurs à Protagoras un procès et un ostracisme! Quoi qu'il en soit, cette parole résonne à travers les siècles comme une provocation. Notons que Platon s'empresse d'y substituer sa propre formulation : "Le dieu est la mesure de toutes choses". Qui donne la mesure? Qui fonde la mesure, est-ce le dieu ou l'homme?
C'est Héraclite qui avait introduit cette problématique de la mesure : "Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni l'homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure" (fragment 30 traduction Marcel Conche). Et dans le fragment 49 :" Le soleil ne dépassera pas ses mesures ; sinon les Erinyes, auxiliaires de la Justice, sauront bien le découvrir". Mesure traduit "metron", (mesure, quantité mesurée, loi, règle). L'idée est claire : les mouvements et les transformations des choses sont règlès par un principe "divin", une Justice (Dikè) souveraine qui rappelle toute chose à la mesure, qui veille à l'harmonie du Tout, soumettant les changements locaux à un principe de permanence du Tout. Cet univers n'est pas le fait d'une divinité particulière qui aurait créé le monde, ni bien entendu de l'humanité. Dieux et hommes sont soumis à la législation du Tout harmonique et éternel, seule "divinité" digne de ce nom. Pour Héraclite le dieu c'est l'univers, et c'est l'univers qui fait norme et justice. L'homme y occupe une position sans doute éminente, en tant qu'il se détermine par le Logos, mais égale en nature à toute autre. Ce n'est donc pas l'homme qui est mesure et qui fait mesure.
En quoi Protagoras, qui est par ailleurs considéré par les Anciens comme un héritier d'Héraclite, opère-t-il une révolution mentale? Au dieu il substitue l"homme. Mais cela ne signifie aucunement que l'homme occuperait soudain la place du dieu (cosmique) ni des dieux de la tradition. Sur la question des dieux il fait preuve d'un solide agnosticisme : "Au sujet des dieux, je n'ai aucun savoir, ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas, ni quelle est leur manifestation. Nombreux sont en effet les empêchements à le savoir : leur caractère secret et le fait que la vie de l'homme est courte". La question théologique est purement et simplement écartée de la préoccupation philosophique. Les hommes sont renvoyés à leur solitude existentielle. Au fond l'homme ne peut rien savoir de sûr, ni sur les dieux, ni sur une supposée loi de l'univers, s'il existe un Etre, ou si au contraire tout est changement, incertitude et hasard. Nous entrons, avec Protagoras, dans la pensée sophistique, dans ce qu'elle a de frondeur, de rebelle, de provocateur, et de libre.
Recentrement sur l'homme et sur l'humain. Puisque la connaissance métaphysique est impossible, construisons une cité des hommes, un ordre dans lequel c'est l'homme qui décide fondamentalement de ce qui est, de ce qui n'est pas, de ce qui a valeur et de ce qui n'en a pas. Ni Zeus, ni une quelconque Justice ou Providence n'interviennent, semble-t-il, dans les affaires humaines. Dans mon langage je dirai que Protagoras fait brusquement basculer l'humanité du théocentrisme à l'anthropocentrisme. Si l'homme devient la mesure de toute chose c'est parce que les dieux ne nous parlent plus et que l'univers se révèle trop "secret" pour fonder une mesure commune.
Reste à savoir de quel "homme" on parle. S'agit de l'individu, soudain devenu souverain, libre de toute attache religieuse ou sociale, irresponsable et égoïste, selon la formule de Pirandello : "à chacun sa vérité"? Les critiques de Protagoras se sont précipités dans cette brêche, le taxant de relativisme sceptique, d"individualisme inconséquent. Mais on sait par ailleurs que Protagoras militait pour une juste démocratie, soutenant les réformes de Périclès et fondant une nouvelle "vérité" sur le principe de majorité politique. L"homme" de Protagoras est à entendre dès lors comme l'humain politique ("zoon politikon" dira plus tard Aristote), citoyen d'une république libre qui avec ses semblables rassemblés édifie une justice collective, une norme collective, et, osons le mot, une vérité collective. Car la vérité n'est plus à entendre comme révélation sacrée, ni comme savoir absolu, de type métaphysique. Dans cette nouvelle et radicale solitude de l'humain affranchi ce n'est que par l'échange et la législation consentie et approuvée qu'il est possible de fonder une nouvelle "mesure". Relativité certes, mais nécessité aussi sur fond de communauté. C'est dans cet esprit qu'il faut envisager la vocation pédagogique de Protagoras, ses innombrables voyages, son activité de professeur de citoyenneté et de "vertu", son inlassable travail de propagandiste.
Révolutionnaire? Certes, mais pacifique. Protagoras annonce une nouvelle ère, qui ne trouvera son expression plénière que bien plus tard, avec la modernité consommée du XVIII siècle. Dans l'intervalle on assistera à la réaction des traditionnalistes, puis à l'étouffement chrétien. Mais Nietzsche ne s'y trompera pas, qui salue la liberté créatrice des sophistes, à chaque mouvement de rupture de l'histoire.
Reste que pour nous l'âge de l'anthropocentrisme est passé. Peut-être fallait-il cette longue parenthèse anthropocentrique pour que l'humain accède pleinement à la conscience de soi. Mais aujourd'hui il est temps d'en célébrer le trépas et de créer une autre échelle de valeur. Nous pensons, quant à nous, que si le cosmocentrisme, le théocentrisme et l'anthropocentrisme ont vécu, c'est pour engendrer une a-philosophie de l'éco-décentration : l'humain, conscient de soi et de ses limites, se référant enfin à une nature mieux connue, qui donne sa mesure à la pensée et à l'activité de l'homme.
L'heure est venue de concevoir une nouvelle cosmologie, rationnelle, qui fasse mesure contre la démesure régnante, qui dresse la mesure contre l'immesurable qui nous ceint de toutes parts. "L'homme n'est pas un empire dans un empire"(Spinoza) et sa seule sagesse sera d'en tirer les nécessaires conséquences.
DE l'ENIGME : CAFE PHILO du 24 janvier
L’énigme est bien autre chose qu’une simple question, ou qu’un problème. Question et problème se posent dans un champ particulier et engagent un savoir particulier. L’énigme, dans sa radicalité, fait exploser tous les champs, excède, par sa violence, tous les savoirs. Elle interroge l’homme au plus profond, le somme de répondre, alors même que la réponse est impossible, que toute réponse s’avère incomplète, décevante, manquée, relançant la question dans une vertigineuse lutte entre vie et mort. L’énigme nous jette brutalement dans l’aporie, menaçant notre précaire stabilité mentale, nos convictions et nos préjugés, exhibant notre ignorance, notre présomption ridicule de savoir, fouillant jusque dans nos tripes pour nous contraindre à l’aveu. Mais quel aveu direz-vous ? Que nous ne savons pas, que nous ne pouvons savoir cela même qui fait l’essence de notre propre vie. L’énigme poinçonne, tiraille, fouaille et fouille, et nous laisse pantelants sur le rivage déserté.
Il faut insister sur ce caractère menaçant et terrible. Chez les Grecs c’est le dieu qui prononce l’énigme par la bouche de la Pythie : parole obscure qui défie l’entendement, renverse les règles ordinaires de la logique, provoque le sens et bon sens. Et pourtant il faut bien répondre, choisir une direction, prendre des résolutions. Et si nous nous trompons, si nous manquons à cette injonction, la sentence sera terrible.
Ainigma, l’énigme, vient de ainos, parole prophétique. Or il existe, en grec ancien, un autre « ainos » : terrible, effrayant. Comment ne pas faire un jeu de mot, à la manière d’Héraclite : ainos esti ainos : l’ « énigme est terrible »
A quoi tient cette terreur ? A l’impossibilité de répondre avec les ressources ordinaires de la pensée. Le logos du dieu, sa parole, est a-logos, irrationnelle. Comme est irrationnelle cette sommation de faire ce qu’on ignore devoir faire. Et pourtant nous soupçonnons que cette injonction n’a rien de gratuit, qu’elle nous renvoie à cette vérité intérieure, non sue, non formulée, et peut –être informulable qui constitue la logique souterraine de notre être, le sens obscur et décisif de notre vie. Nous savons bien que sous les masques faciles de la civilité, de l’adaptation sociale, de nos amours mêmes, une secrète vérité nos habite, qui parfois émerge brutalement dans l’événement pour se dissimuler à nouveau, jusqu’à la prochaine irruption. La vérité est intermittente, voilée, parfois émergente et voilée à nouveau : lèthé et alètheia. Si nous suivons patiemment la trame obscure de ces événements nous pourrons peut-être exhumer quelques fragments de cette histoire oubliée et toujours à venir qui détermine nos choix, malgré nous, et parfois contre nous.
Mais on aurait tort de ne voir ici que de la psychologie. L’énigme dépasse, dans son exigence absolue, le cadre de la seule subjectivité. Car ce que nous demande le dieu, ou le daïmon, engage l’existence dans son extension maximale : le sujet bien sûr, mais le sujet dans son inscription dans le Tout.
La puissance de l’énigme tient à ceci : elle est une parole qui fait signe vers ce qui dépasse toute parole, faisant vaciller la frontière du symbolique et du sens. Et au-delà c’est le réel. Réel en moi, comme page blanche d’une histoire toujours à venir, renvoyant en dernière instance au réel hors de moi, la nature infinie, et en moi encore une fois, comme partie d’un Tout qui me génère, me porte et m’emporte.
Sur la MORT d'un AMI
« Tous ceux qui ont eu la possibilité de se procurer, grâce à ceux qui les entourent, le sentiment de complète sécurité, ont vécu ainsi les uns avec les autres avec le plus de plaisir, possédant la garantie la plus solide, et, après avoir eu en partage l’amitié dans sa plénitude, ils n’ont pas gémi, comme si son sort était digne de pitié, sur la mort de celui qui avait, avant eux, fini sa vie ». (Maxime capitale, XL).
Est-il juste de pleurer celui qui fut heureux ? Ce n’est pas sur lui que l’on pleure mais sur soi-même, d’avoir perdu un ami très cher. Cette perte nous la vivons comme irrémédiable. Elle l’est. Mais c’est à nous- mêmes que nous devons réfléchir en considérant la nature de notre attachement. Nous avons le sentiment, en perdant un ami, de nous perdre nous-mêmes, ou du moins une partie de nous-mêmes, et de la sorte nous sommes confrontés à notre propre mort. Il en va de même de la vieillesse qui nous dépèce pièce par pièce, emportant chaque jour quelque morceau de notre être. Et, à la fin nous ne sommes plus qu’un fade compendium de chairs molles, à moins que notre esprit ait su gagner la pleine sérénité, et conserver en gratitude le souvenir heureux des jours passés. Ce qui se perd d’un côté peut se gagner de l’autre. Il est possible, si la maladie nous épargne, et la dégénérescence mentale, de se resserrer sur l’essentiel et de goûter la saveur d’un présent qui a tous les caractères d’un bien immortel.
« Soyons en sympathie avec nos amis non en gémissant, mais en méditant » (Sentence vaticane, 66).
C’est l’image d’un homme jeune, rayonnant de beauté et de générosité que je veux garder en mémoire, veillant sur la pérennité, l’incorruptibilité de son souvenir. Il m’est agréable de penser que nous fûmes auprès de lui, et lui auprès de nous, goûtant la douceur de l’amitié dans sa plénitude. Aussi ne faut-il rien regretter. Ce n’est pas à nous de juger des circonstances de sa mort, supputant à l’envi les conditions, les raisons, les circonstances, démêlant opiniâtrement et faussement les hasards et les mobiles. Nous ne saurons jamais, et cela aussi il faut l’accepter.
Epicure lui-même fut frappé par le sort en perdant son ami Métrodore, auquel il consacra un ouvrage (perdu), qu’il mentionne expressément dans son testament, et dont il célèbre le courage devant les souffrances et la mort. Il y eut, avant Montaigne et La Boétie, cet exemple d’amitié philosophique indéfectible, qui se continue bien après la mort, et se transfigure en figure exemplaire.
On ne saurait critiquer la juste douleur de l’endeuillé. Laissons faire le temps qui dissipe les chagrins, mais laissons, dans le temps même, se préserver l’image de celui qui fut des nôtres, et dont le rayonnement continue de nous inspirer. Dans le deuil il importe de faire une séparation décisive : nul ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu, mais notre esprit peut conserver, garder vivante l’image lumineuse de celui qui fut.
A LA MEMOIRE de GILLES
"Tous les membres du café et de l'apéro-philo se joignent à moi pour exprimer une grande douleur face à la disparition d'un poète, d'un homme vivant, épris de la pensée la plus haute, de la musique des mots qu'il savait rendre avec cette intensité dans le regard et cette flamme qui n'appartenaient qu'à lui, et qui le distinguaient tant. Gilles était un incroyable autodidacte, passionné de philosophie et de Bergson en particulier ; il profitait de ses temps d'attente dans son travail pour lire et méditer, pour s'instruire et penser.
Il a profondément marqué l'esprit de nos cafés-philo par sa sensibilité rayonnante et l'authenticité de sa démarche. La philosophie était chez lui incarnée, une manière sincère "de penser sa vie et de vivre sa pensée". Il était un homme rare.
Gilles avait cette" politesse qui est la grâce de l'esprit" (Henri Bergson).
S'il nous manque déjà, quelque chose de lui demeure incontestablement, quelque chose qui ne meurt pas et qui continuera, à l'évidence, de nous accompagner.
Nous pensons sincèrement à sa fille.
au nom des membres des cafés et apéros-philo,
Didier."
De l'INSTINCT de CONNAISSANCE : APERO PHILO du 18
Je publie ici un texte en résonance avec le thème de l'APERO PHILO du 18 janvier:
"L'homme doit connaître au moyen de la règle que voici :il se trouve écarté de la réalité".
Ce texte a d'abord été écrit et publié dans mon blog "Le JARDIN PHILOSOPHE" ( en lien)
Pourquoi chercher à savoir ? Et savoir quoi ? Les Grecs pensaient qu’il existe en l’homme une disposition naturelle à la connaissance, une curiosité insatiable, une légitime exigence de compréhension du monde. Ils ont posé le Logos comme principe universel, à la fois de la pensée – Logos c’est d’abord la parole, le discours, la raison – et de l’ordre du monde, conçu comme Kosmos, ordre et harmonie des éléments dans le Tout. Ils exprimaient par là une confiance splendide et naïve dans les pouvoirs de la raison humaine, supposée apte à sonder les derniers mystères, en vertu d’une congruence naturelle entre la pensée et l’Etre. « C’est le même en effet que penser et être » dira Parménide.
Cette congruence miraculeuse vole en éclats chez Les Atomistes. Démocrite : « L’homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il se trouve écarté de la réalité ». Le beau mirage se dissipe, l’harmonie si désirée n’est plus qu’un rêve, l’être se pulvérise en milliards d’univers inconnaissables. L’homme se découvre nu dans un monde in-signifiant.
Et pourtant le projet de connaissance est sauf, mieux il est un devoir : « l’homme doit connaître…». Et pourquoi connaître si nous n’avons nul moyen de saisir la totalité, de la penser en raison, si le projet d’une mathesis universelle se révèle caduc et voué à l’impossible ? Mais il reste les phénomènes, le surgissement ininterrompu de nouveautés merveilleuses, il reste la création infinie de la nature, dont nous ne ferons jamais le tour, mais dont nous pouvons admirer à l’infini les combinaisons imprévisibles : atomes enlacés, corps innombrables, planètes et univers disséminés dans l’espace. Certes la science est impossible, en son projet titanesque, mais il y aura des savoirs, limités mais efficaces, amendables et perfectibles, dont l’homme fera son bénéfice s’il est capable d’un atome de sagesse. D’où le projet d’une science relativiste, faite de modèles perfectibles, qui devrait être utile à l’humanité: éthique de la connaissance, éthique de la vie bonne.
C’est à partir de ce projet que nous pouvons sonder plus avant le désir de savoir. Si l’homme est nu dans le monde, si de toutes parts n’existent que des formes et des forces inconnues, si l’homme mesure l’étrangeté et l’étrangèreté radicale de ce qui l’environne, il faut bien penser que l’affect fondamental, l’émotion fondatrice de toute connaissance c’est la peur. « Phobos » dira Epicure, lecteur et continuateur de Démocrite. Peur des dieux, peur de la mort, peur de l’immensité insondable, peur de l’inconnu et de l’inconnaissable. Voir les remarquables et pathétiques développements de Lucrèce dans son traité « De la Nature des choses ». Car c’est bien l’ordre, ou plutôt le désordre des choses qu’il faut interroger, qui précisément ne font pas un monde, nulle harmonie réglée et providentielle, nulle bergerie pour les hommes dans la détresse. L’univers n’est pas une nurserie, dira, je crois, Freud. Mais s’il faut prendre la mesure de l’insignifiance cosmique nous ne sommes pas sans ressources, et c’est dans notre large éventail sensoriel, dans la raison inventive, dans la richesse des expériences que nous pouvons construire des îles de savoir, des forteresses de certitude relative : templa serena, lois de nature, régularités observables, congruences et convenances des forces : la sagesse comme savoir et l‘amitié comme éthique.
Tout l’épicurisme est un merveilleux poème à l’univers, à sa grandiose créativité, avec une lucidité sans faille devant notre condition, comprise, assumée, sublimée par la connaissance.
Que l’instinct de connaissance trouve sa source dans la peur, ce n’est pas un argument contre la connaissance. Que la connaissance soit dans son projet impossible, ce n’est pas un argument contre la relativité et la validité de nos savoirs. Dans le monde tel qu’il est c’est par la connaissance, même tronquée, fallacieuse, approximative, incertaine, toujours à venir, c’est par elle seule que l’homme peut survivre et vivre. Hors de quoi règnent la monstruosité et le chaos.


