Je publie ici un texte en résonance avec le thème de l'APERO PHILO du 18 janvier:

"L'homme doit connaître au moyen de la règle que voici :il se trouve écarté de la réalité".

Ce texte a d'abord été écrit et publié dans mon blog "Le JARDIN PHILOSOPHE" ( en lien)

 

 

 

 

 

 

Pourquoi chercher à savoir ? Et savoir quoi ? Les Grecs pensaient qu’il existe en l’homme une disposition naturelle à la connaissance, une curiosité insatiable, une légitime exigence de compréhension du monde. Ils ont posé le Logos comme principe universel, à la fois de la pensée – Logos c’est d’abord la parole, le discours, la raison – et de l’ordre du monde, conçu comme Kosmos, ordre et harmonie des éléments dans le Tout. Ils exprimaient par là une confiance splendide et naïve dans les pouvoirs de la raison humaine, supposée apte à sonder les derniers mystères, en vertu d’une congruence naturelle entre la pensée et l’Etre. «  C’est le même en effet que penser et être » dira Parménide.

Cette congruence miraculeuse vole en éclats chez Les Atomistes. Démocrite : « L’homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il se trouve écarté de la réalité ». Le beau mirage se dissipe, l’harmonie si désirée n’est plus qu’un rêve, l’être se pulvérise en milliards d’univers inconnaissables. L’homme se découvre nu dans un  monde in-signifiant.

Et pourtant le projet de connaissance est sauf, mieux il est un devoir : « l’homme doit connaître…». Et pourquoi connaître si nous n’avons nul moyen de saisir la totalité, de la penser en raison, si le projet d’une mathesis universelle se révèle caduc et voué à l’impossible ? Mais il reste les phénomènes, le surgissement ininterrompu de nouveautés merveilleuses, il reste la création infinie de la nature, dont nous ne ferons jamais le tour, mais dont nous pouvons admirer à l’infini les combinaisons imprévisibles : atomes enlacés, corps innombrables, planètes et univers disséminés dans l’espace. Certes la science est impossible, en son projet titanesque, mais il y aura des savoirs, limités mais efficaces, amendables et perfectibles, dont l’homme fera son bénéfice s’il est capable d’un atome de sagesse. D’où le projet d’une science relativiste, faite de modèles perfectibles, qui devrait être utile à l’humanité: éthique de la connaissance, éthique de la vie bonne.

C’est à partir de ce projet que nous pouvons sonder plus avant le désir de savoir. Si l’homme est nu dans le monde, si de toutes parts n’existent que des formes et des forces inconnues, si l’homme mesure l’étrangeté et l’étrangèreté radicale de ce qui l’environne, il faut bien penser que l’affect fondamental, l’émotion fondatrice de toute connaissance c’est la peur. « Phobos » dira Epicure, lecteur et continuateur de Démocrite. Peur des dieux, peur de la mort, peur de l’immensité insondable, peur de l’inconnu et de l’inconnaissable. Voir les remarquables et pathétiques développements de Lucrèce dans son traité « De la Nature des choses ». Car c’est bien l’ordre, ou plutôt le désordre des choses qu’il faut interroger, qui précisément ne font pas un monde, nulle harmonie réglée et providentielle, nulle bergerie pour les hommes dans la détresse. L’univers n’est pas une nurserie, dira, je crois, Freud. Mais s’il faut prendre la mesure de l’insignifiance cosmique nous ne sommes pas sans ressources, et c’est dans notre large éventail sensoriel, dans la raison inventive, dans la richesse des expériences que nous pouvons construire des îles de savoir, des forteresses de certitude relative : templa serena, lois de nature, régularités observables, congruences et convenances des forces : la sagesse comme savoir et l‘amitié comme éthique.

Tout l’épicurisme est un merveilleux poème à l’univers, à sa grandiose créativité, avec une lucidité sans faille devant notre condition, comprise, assumée, sublimée par la connaissance.

Que l’instinct de connaissance trouve sa source dans la peur, ce n’est pas un argument contre la connaissance. Que la connaissance soit dans son projet impossible, ce n’est pas un argument contre la relativité et la validité de nos savoirs. Dans le monde tel qu’il est c’est par la connaissance, même tronquée, fallacieuse, approximative, incertaine, toujours à venir, c’est par elle seule que l’homme peut survivre et vivre. Hors de quoi règnent la monstruosité et le chaos.