Héphaïstos fit un miroir pour Dionysos, et le dieu, s'étant regardé et ayant contemplé sa propre image, se mit à créer la pluralité". Et : "Dionysos ayant placé l'image dans le miroir, la pourchassa et fut ainsi pulvérisé dans le tout". (Textes orphiques).

Le mythe présente régulièrement Dionysos comme un dieu enfant entouré de ses jouets divins : la toupie, la balle, les dés. Et le miroir. "Aïon est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant" (Héraclite). Mais Dionysos est la figure de la plus extrême complexité : jeune et vieux, animal et dieu, mortel et immortel, naissant et mourant, homme et femme, exaltation et abstinence, délire et sagesse, festif et tempérant, tous les extrêmes, toutes les contradictions s'expriment dans son culte, dans l'exubérance de la vie sauvage et dans un singulier retournement contre la vie elle-même : un dieu qui meurt, et qui renaît éternellement! Les textes orphiques cités plus haut nous mettent sur la voie d'une interprétation : le miroir, censé nous donner enfin l'image de l'unité, fait éclater cette unité désirée dans l'extrême de la pluralité.

D'abord remarquons que l'unité est inaccessible : au moment même où Dionysos réunit ses fragments corporels dans l'image, celle-ci éclate, la pluralité s'impose comme vérité indépassable du réel. On peut ainsi relever la temporalité propre du mythe . Premier temps, la fragmentation, le morcèllement. Second temps, le désir, l'effort, la quête : Dionysos pourchassant l'unité spéculaire (et spéculative). Troisième temps : l'éclatement, la dispersion, le démembrement. Le dieu meurt, succombant sous l'action de quelque divinité mortifère, ou plus profondément, selon une logique de l'impossible. L'unité est toujours déjà perdue, inaccessible. Le désir d'unification est structurellemnt lié à l'instinct de mort.

Il y a une profonde sagesse dans ce mythe : les Grecs ont perçu dans la pluralité la figure originaire et indépassable de la vie cosmique. La vie est violence. Les élements s'opposent, se combattent, se concilient tantôt pour mieux s'affronter, dans une lutte homérique, implacable, éternelle. Les dieux eux-mêmes sont vindicatifs et jaloux, hostiles aux hommes, comme le symbolise parfaitement l'arc meurtrier d'Apollon. Les cités se font une guerre impitoyable. Les sages rivalisent dans une agonistique de prestige. Partout règne l'insécurité, et si, tous les quatre ans, les hommes cohabitent dans la paix des Jeux Olympiques, ces Jeux encore sont un triomphe règlé de la disposition martiale. "Polémos est père de toutes choses" (Héraclite). Ce n'est que dans l'art, épopée et tragédie, que la guerre universelle se transmue en beauté, hommage de l'homme à la cruauté des dieux.

La sagesse des premiers penseurs réflète et théorise la disposition agonistique : Héraclite célèbre la lutte des éléments, eau, terre, air et feu - qui s'allume et s'éteint à mesure - consumant le monde et le faisant renaître de ses cendres. Les contraires s'affrontent et s'harmonisent, l'être se divise, différant de soi-même, dans le cortège infini des cycles du feu. La foudre gouverne toutes choses. Empédocle décrit les conflits de l'Amour et de la Haine. Les Atomistes enfin pulvérisent le Tout dans l'infinité des univers, des atomes et du vide. 

Dans le miroir, Dionysos, qui espérait se rejoindre lui-même, saisir son intimité la plus intime, rejoindre son unité pour coïncider enfin avec soi, se pulvérise au moment même où il croit se saisir. Rien, sinon une persistante illusion, peut faire croire à l'unité. C'est la puralité qui fait loi, c'est elle la loi d'airain, elle l'implacable Nécessité. Vérité métaphysique.

Pour nous Modernes c'est Narcisse qui illustre ce conflit fondamental. On se contentera ici de remarquer la cohérence du mythe. Dionysos, comme Narcisse, rencontre la mort au moment même où il croit saisir la forme la plus extrême de la vie. Cette illusion porte un nom : "narkè", narcose, narcissisme : engourdissement, torpeur. Narcolepsie. Seule la torpeur d'une pensée molle et fatiguée, héritage fumeux d'un phantasme originaire peut nous faire espérer une impossible unification.

 

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Dans Héraclite, relisons cette extraordinaire pensée : "Tout comme un tas d'ordures jetées au hasard est le plus beau des mondes" (fr 127 DK). Pluralité indépassable, hasard - et beauté! Tout le tragique en une phrase!