Titre de la séance : "Folie et sagesse selon les Stoïciens"

La difficulté principale, pour moi qui présentais le thème, et sans doute pour les écoutants, était de saisir l'articulation entre la représentation que les Stoïciens se faisaient du monde (La Physique) et leur morale pratique, voire leur Ethique. Etait-il bien nécessaire de faire ce long détour par une vision du monde, originale certes, mais radicalement dépassée dans la conscience moderne, pour expliquer les choix moraux (et politiques) des adeptes du Portique? Cette question, qui peut paraître secondaire, est en fait centrale pour comprendre ce qu'est véritablemnt une philosophie. Je m'explique :

Une philosophie est le développement conscient, articulé et méthodique d'une intuition centrale. On peut toujours glaner de ci de là, dans une sagesse historique, des éléments qui nous semblent valables pour la conduite de la vie. En ce sens restreint de compréhension il est bien évident que l'école du Portique a été une mine quasi inépuisable de préceptes moraux qui ont traversé toute l'histoire occidentale, et qu'on retrouve chez La Boétie, Montaigne, Corneille, Vigny et bien d'autres. Par exemple le trop fameux : "sustine et abstine" (supporte et abstiens-toi) qui a contribué à donner du Stoïcisme une image de raideur, d'insensibilté voire d'apathie vertueuse, ou de résignation. Nul ne peut empêcher le lecteur anxieux de chercher des "consolations" dans la philosophie de Sénèque par exemple, de Marc-Aurèle ou d'Epictète. On me dit que certaines personnalités du théâtre ou du spectacle se sont guéries en lisant Sénèque avec assiduité et confiance. Je m'en réjouis. Cela démontre que la pensée est toujours d'actualité et qu'elle peut jouer un rôle bénéfique dans la douleur de la perte, dans la maladie et la dépression. Mais ce n'est là encore qu'un premier degré dans la saisie intelligente et compréhensive d'une philosphie.

Une philosophie est comme un arbre, on un bel animal  : à partir d'une cellule-souche ( cette intuition de base qui est à la racine de tout développement, de toute croissance (physis) le penseur s'efforce de déployer une logique qiu embrasse progressivement ce qu'il pense être le réel, dont il donnera une image conceptuelle dans ses écrits ou ses paroles. Cette intuition est l'élément vital, la semence première, "spermatique" pour parler comme les Stöiciens, qui engendre, fait naître (natura) et croître une représentation sensée, rationnelle de l'univers, des dieux, des animaux des hommes, et de leur vertu respective. Voilà pourquoi la pensée philosophique se construit volontiers en système (ce qui est manifestement le cas pour eux, les Stoïciens, mais pas toujours). Certains penseurs sont un peu plus artistes ou poètes comme Héraclite, Montaigne, Nietzsche. Chez eux la pensée reste foudroyante, comme l'éclair céleste que rien ne saurait enfermer ni retenir. Mais, système ou pas, ce qui compte vraiment c'est cette idée-maîtresse qui a tout engendré, qui commande tout le reste, qui est souvent si difficile à communiquer dans les mots usés de l'usage, pour laquelle il faut souvent inventer de nouveaux concepts, et que le penseur met parfois des années à formuler de manière claire, intelligible et parlante. Ainsi du fameux "cogito" de Descartes, du "Vouloir-vivre" de Schopenhauer, ou de la "Volonté de puissance" chez Nietzsche.

Bergson disait avec raison que tout philosophe creuse inlassablement autour d'une intuition centrale dont l'expression est à la fois nécessaire et impossible. Comment rendre compte d'une intuition dans le langage ordinaire? Ici le philosophe rencotre le poète : " les mots trop vils de la cité", l'usure et l'obsolescence des concepts, l'étroitesse des signifiants, leur rigidité, leur conventionnalité. Donc il fait innover, inventer de nouveaux mots, infléchir et subvertir le vocabulaire, fabriquer de la "nouvelle monnaie".

Pour les Stoïciens la représentation qu'ils se font du monde est la condition sine qua non de la sagesse : il FAUT se représenter le monde comme une sphère finie et pleine, sans vide ni rupture, formée de matière inerte, passive et malléable soumise au principe organisateur, hégémonique d'une divinité immanente qui donne forme, consistance, subsistance, qualité, structure, tension et résistance à tous les corps existants, qu'ils soient divins, humains, animaux, végétaux ou minéraux. L'univers est le dieu lui-même, sa manifestation immanente, sa réalité sensible et son intelligibilité. Un dieu, non pas à la manière chrétienne, qui serait le créateur de choses, séparé d'elles dans sa splendeur solaire, (sa transcendance) mais qui est d'une certaine manière l'univers lui-même, doué de Raison, providence et destin universel.

Que l'on aime ces visions, qu'on les haïsse, ou qu'elles nous indiffèrent, là n'est pas la question. On n'est jamais obligé de lire une philosophie, surtout quand elle est si loin de notre image de la réalité. Mais si l'on veut essayer de comprendre il faut se hisser au niveau de ce qu'exige le philosophe, tenter de saisir son idée fondatrice et se laisser guider longtemps, malgré nos refus et nos réticences, jusqu'à l'intelligence de l'ensemble. Alors seulement on peut comprendre, et éventuellemnt juger.

A la lumière de ce qui précède, et seulemnt à cette lumière-là, on peur se mettre en route pour comprendre la morale stoïcienne, ou mieux son éthique véritable. Sans cette notion de la divinité immanente, de Raison universelle dont chacun est une parcelle, comment pourrait-on se hisser au niveau requis d'une morale du consentement (et non de la résignation). Seul un Stoïcien peut dire : "amor fati" , amour du destin, parce que seul sans doute il reconnaît, s'il est sincère, dans l'ordre rationnel du monde, le fondement de sa propre rationnalité, de son "hegemonicon" personnel. "Fata volentem ferunt, nolentem tahunt" (Sénèque) : le destin porte celui qui consent, et traîne celui qui refuse" comme ferait un fleuve. Inutile de nager à contre courant, le destin est toujours le plus fort. Au lieu de subir en rouspetant, répouis toi de ce qui arrive, car tout ce qui arrive est d'une manière ou d'une autre l'émanation de la divinité et de sa raison. Enlevez le fondement physique au Stoïcisme, vous n'aurez plus qu'une morne morale de l'acceptation, du renoncement, voire de la démission de soi. Mais si vous vous pensez comme élément du divin vous vous reconnaîtrez divin dans ce que vous pensez, dites et faites. Le Stoïcien se hisse (dans toute la force de l' acception) au niveau le plus haut pour supporter et élever le plus bas. Ethique donc, plutôt que morale. Ethique très élévée, peut-être trop, surtout pour nous aujourd'hui, mais d'une grandeur qui force le respect.

On voit mieux l'enjeu du débat : quelle sorte de morale puis-je élire, ou acccepter à défaut d 'être un inventeur? Puis-je tirer quelque leçon de ces écoles de sagesse ou rien du tout? Si je ne comprends pas avec mon coeur aussi bien qu' avec mon esprit je ne peux entrer dans cette citadelle. Si tel est le cas, qu'importe? Je prendrai racine dans une autre tradition qui me révèle à moi-même, et me permet de me développer. Ou à défaut, je construirai ma propre éthique, en quoi je trouverai ma véritable liberté.