Je donne ici un court texte que j'avais écrit précédemment dans mon blog "Le jardin philosophe" concernant ce sujet, à défaut d'un  compte rendu - auquel je suis hostile par principe, estimant que rien ne remplace le dialogue actif entre des gens de bonne composition. Mais une trace indirecte peut se justifier, comme écho d'une pensée en mouvement perpétuel.

 

"La nostagie n'est plus ce qu'elle était" écrivait une actrice célèbre. Je pense, tout au contraire, que sous des oripeaux infiniment variés, elle est toujours la même, identique à soi même, invariable et éternelle. Douleur du retour impossible, mal du pays, mélancolie rampante, le sujet captif du passé, remâchant sa déconvenue est pareil à Ulysse dans la caverne de Calypso :

  "Le jour il se tenait assis sur les rocs de la grêve

  Le coeur brisé de larmes, de soupirs et de tristesse

  Et promenant ses yeux mouillés sur la mer inféconde" (Odyssée, V, 156 à 158).

Mais plus profondément la nostalgie est une passion de la perte inassimilable : le temps s'est figé, le mouvement de la vie s'est arrêté. Tout est bloqué sur ce moment fatal de la séparation qui, dès lors, obsède le sujet jusqu'à la pétrification. Et l'on voudrait rétablir l'état antérieur, revenir à la case départ, abolir la différence, annuler les effets du temps. Ce dernier point me semble capital : la nostalgie est une révolte pathétique contre la temporalité, un refus métaphysique de l'impermanence, un désespoir crispé, une "malédiction" muette statufiée dans la douleur.

Le temps est le maître absolu. Rien ne demeure, rien ne dure. Mais le sujet ne l'entend pas ainsi. La formule de la nostalgie pourrait être : "je sais bien, mais quand même". Je me sais mortel mais je ne le crois pas. Je sais que tout passe, et mes amours et mes attachements, mais je ne veux pas le savoir. Je veux maintenir le rêve d'une présence inamovible, d'un toujours sans faille, je veux que subsiste indéfiniment la sphère dorée de mes passions d'antan, la jeunesse et la beauté, et que cela soit ou non illusion et chimère, peu me chaut, je veux croire l'incrédible, maintenir contre vents et marées mon fantasme, contre l'évidence elle-même, contre la saine raison, je veux vivre d'une vie immortelle, à jamais jouir de ma puissance, résister, conquérir, et comme les dieux bienheureux chevaucher superbe la durée!"

La nostalgie est le refus inconscient de la finitude et de la mort. Les ébats pathétiques du sujet en sont la marque sensible, le témoignage douloureux, qui demande à être interprété. Chacun peut le voir : les consolations sont sans effet, il y faut tout autre chose. C'est ici que la vérité, pour amère qu'elle soit, est seule à pouvoir guérir, si toutefois le sujet est capable d'entendement. Nous revoilà dans Lucrèce : le philosophe, par amour de l'âme souffrante, n'hésitera pas à délivrer, à l'inverse des prêtres et des dévots, la potion amère de la vérité.