Voici quelques notes rapides que m'a inspiré le débat de l'ATELIER PHILO du 30 octobre sur le DESENCHANTEMENT

 

 

 

 

Le désenchantement est un moment nécessaire et inévitable de la maturation psychique et philosophique. Comment, en effet, serait-il possible de maintenir les illusions de l’âge enfantin, où nous croyons que toutes choses ne sont là que pour nous, pour notre petit confort, notre sécurité et notre bien-être ? Relisons ce que Freud disait du narcissisme primaire, de la confusion originelle du moi et de l’entourage lorsqu‘il s’étonne de la perpétuation, chez certains humains, du « sentiment océanique ». Le sujet se constitue comme tel par l’expérience de la perte : perte de l’objet de satisfaction (le sein imaginaire), de l’enveloppe psychique (la mère primitive), frustration orale qui inaugure la liste impressionnante des pertes à venir. Toutefois ces pertes sont normalement compensées par des acquis symboliques, des éléments de structuration qui donnent, en principe, au sujet les conditions de sa formation. Destructuration d’un côté (de l’imaginaire et du fantasme), restructuration de l’autre (formation d’un moi séparé et progressivement capable d’autonomie). Ce jeu de bascule ne va pas sans douleur, et les ratages de la symbolisation sont hélas trop fréquents, ce qui justifie le recours  ultérieur à la psychothérapie. Le désenchantement est une expérience incontournable de l’existence.

La mélancolie serait l’expression d’une inaptitude à dépasser la perte, l’enfoncement catastrophique dans un deuil impossible : « l’ombre de l’objet retombe sur le moi », ce qui signifie que le sujet éternalise la souffrance du deuil, se constitue comme douleur dans la fascination d’un objet présent-absent, une sorte de mort-vivant qui ne parvient pas à mourir, errant à l’infini dans les limbes de l’entre-deux, entre vie et mort, entre terre et ciel, trop présent pour se pouvoir oublier, trop absent pour se pouvoir désigner, reconnaître et symboliser. D’où l’errance d’une existence sans boussole, jusqu’à l’exténuation ou le suicide : 

                      « Ma seule étoile est mort et mon luth constellé

                       Porte le soleil noir de la mélancolie ».

D’où aussi le caractère ambigu de la mélancolie : psychose ou névrose ?  Ou plutôt pathologie narcissique, structure étrange et inquiétante,  entre le trou béant de la perte inconsommable et le trop-plein d’un affect envahissant et mortifère.

La mélancolie signe le ratage de la perte, et de sa réinscription symbolique.

Plus radical encore le déni pur et simple de la perte dans certaines psychoses où le défunt fait l’objet de soins alimentaires et autres, comme s’il était toujours vivant, enfant immortalisé et miraculé d’un amour infini, qui refuse l’irréversible de la mort : je l’aime, il vit toujours, il vivra à jamais, objet merveilleux, imputrescible, de mon amour.

Mais alors, est-il donc si difficile de consentir à la perte de l’objet merveilleux, d’en consommer le deuil, de l’abandonner derrière soi, de ne pas se pétrifier dans la fascination d’une idole immortelle ? Eh bien oui, je crois la chose plus difficile que l’on pense, à observer tant de pathologies diverses, de symptômes inguérissables, de crispations mentales, de fixations, d’addictions, toutes conduites qui dénotent l’agrippement au passé. Pour autant ne concluons pas trop vite.

Je ne pense pas qu’il soit souhaitable, comme on dit quelquefois, de « réenchanter la vie ». Cela ne se décrète pas. Et puis, impossible d’oublier ce qui fut la douleur de l’arrachement, de la séparation nécessaire, de l’adhésion « pathologiquement extorquée » (Kant). Qui a vécu le charme de l’enchantement, puis la douleur du désenchantement, se résout difficilement à recommencer le cycle au prix d’une nouvelle illusion et d’une nouvelle désillusion. Ce serait très exactement une rechute dans le samsâra bouddhique, une perpétuation à l’infini de la souffrance, avec ses alternances hypomaniaques et dépressives, pathologie bipolaire caractérisée. Non, il faut une toute autre solution : séparer le désir de l’objet premier, et de ses avatars fantasmatiques, pour lui ouvrir de toutes autres voies, expérimentales et créatives. La seule issue à la dépression c’est la création, mais pas n’importe laquelle, sûrement pas la rumination interminable de la douleur, la macabre mortification de la vie. S’agit-il même de trouver de nouveaux objets ? « Une de perdue, dix de retrouvées ? C’est plutôt le sujet qui change, qui opère un renversement radical, découvrant  en soi-même sa puissance créatrice, pour laquelle tout objet est prétexte, support pour la création. C’est le mouvement même de la vie, qui abandonne en cours de route ses formes anciennes, ses peaux successives, détruisant et créant sans cesse, comme font les saisons.

Ne cherchons pas de nouveaux objets pour remplacer les anciens, cela ne changerait rien à la structure. C’est ainsi que l’on voit des malheureux changer tous les deux ans d’épouse, croyant à chaque fois duper le mauvais sort, et divorcer encore. Il n’existe pas de « bon objet », voilà la bonne nouvelle. De le voir, de le savoir, nous aidera, nous guérira peut-être. Si nous  découvrons en nous-mêmes la puissance créative, nous saurons nous allouer, dans ce mouvement même, des objets « suffisamment bons », quitte à les créer de toutes pièces  s’ils font défaut dans la réalité. C’est ainsi que nous devenons artistes de notre propre vie.

 

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C'est Winnicott qui propse de remplacer la notion de "bonne mère" - qui lui semble dangereuse -, par celle de "mère suffisamment bonne". Cette substitution me semble "suffisamment bonne" pour trouver ici place légitime et éclairante, pour qualifier l'objet du désir.