"Hasard donne les pensées, hasard les ôte ; point d'art pour les conserver ni pour les acquérir". (Pascal, Pensée 370).

Il faut prendre le temps, entrer dans ce vertige. Se laisser porter par l'irrévérence, le tourbillon de cette phrase qui emporte nos fallacieuses illusions de maîtrise, nos constructions laborieuses et controuvées. "Point d'art"  ... le roi est nu, lui qui se voulait souverain dans le temple de sa subjectivité. Comme des  feuilles sous l'orage, les pensées vont et viennent, ballet déchaîné, sans ordre ni méthode, ballet des sorcières. "La folle du logis" s'en donne à coeur joie, et les impressions non invitées, les sensations, les désirs et les espérances vaines, et l'effroi, et la terreur du vide. Pascal, bien avant nos psychiatres, invente la météorologie de l'âme, et cette météorologie n'a rien de réjouissant. "Misère de l'homme", destiné à la grandeur de la pensée, et incapable d'y parvenir, ni dans les sciences ni dans la philosophie. "Hasard donne les pensées, hasard les ôte", hasard, dieu de sang et de larmes, qui nous engourdit de fausses espérances et qui nous leurre. Jamais, avant Pascal, homme sensé n'a sondé, sauf Bouddha peut-être, si lucidement le tourbillon de nos émois et de nos illusions.

Pensée terroriste, pensée de la dépossession. Ne te hâte pas, lecteur, de fuir, de chercher la parade, de reconstruire tes laborieuses manigances de souveraineté. Ici, vertige. Consentons quelque instant, à nous laisser prendre au feu de l'impermanence, dans la faillite de nos représentations familières. Ici vertige de la vérité. Car l'homme humble qui accepte d'examiner le fonctionnement naturel de sa pensée, hors de l'effort de perlaboration, hors des exigences du travail finalisé, se rendre vite à l'évidence : pensées viennent, on ne sait d'où, font un petit tour et puis s'en vont, malgré tous nos efforts pour les retenir, capricieuses comme des fées, des visiteuses du soir, ou des catins. "La vérité est femme" dira Nietzsche, sans préciser de quelle sorte...Sauf que même la vénalité ne les assujettit point! Théâtre de fantômes, de morts-vivants, de génies fastes ou néfastes, château hanté. Notre esprit est à l'image de la nature qui fournit sans ordre ni méthode, déversant au hasard le trop plein de sa prodigalité insignifiante, et qui détruit dans le mouvement même de sa générosité infinie : Ab-sens. Radical Ab-sens!

Ce hasard est fondatif. La phrase de Pascal ne dénonce pas seulement notre pusillanimité psychologique, notre faiblesse native à penser, il radicalise en filigrane, sans le dire expressément, le propos, vers une méditation sur le mystère épais de l'univers. L'univers est-il sensé, intelligible, ordonné? Peut-être, mais nous n'en pouvons rien savoir. Ce que nos voyons en revanche c'est la règne du Hasard, règne obscur, règne d'un Saturne moderne, que même nos trébuchantes lois scientifiques ne peuvent élucider. Tout est hasard dans le monde, à défaut de la reconnaissance de Dieu, seule lumière dans les ténèbres. - Nous ne suivrons pas l'auteur dans cette conversion, cette incompréhensible abandon à la foi d'Isaac et de Jacob. Nous préférons rester dans cette méditation du hasard, le temps de nous ressaisir, avant de retourner vaquer à nos affaires, le coeur saisi d'effroi, mais résolus malgré tout à vivre d'incertitude et de désarroi.

Chacun en tirera la conclusion qu'il veut. Quant à nous, pyrrhoniens résolus, nous décidons de vivre dans la lucidité et l'inachèvement, et contents par dessus le marché