Comment pourrais-je vivre sans droit à l'intimité?

Dans le fond de ma nature je trouve une certaine distance spontanée avec le banal, l'ordiniaire, le mécanique et le technique surtout qui m' a rendu souvent l'existence difficile. Je déteste les machines, même les plus belles et les plus utiles. Une belle voiture m'inspire un mélange assez étonnant d'admiration et de révulsion. Je vois certes la brillance de la carlingue, mais je vois plus encore le tuyau d'échappement, comme une verrue anale sur un beau ventre lisse.

L'intimité est devenue un luxe des plus rares. Avec toutes ces technologies dites de communication personne n'est plus à l'abri de l'indiscrétion des pouvoirs. "Souriez vous êtes filmés". Et flachés, enregistrés, "enrôlés", suivis à la trace, taxés et surtaxés.  Etrange démocratie qui vante la liberté individuelle et qui la circonscrit de toutes les manières imaginables. Comment ne pas songer à Tocqueville qui annonçait une forme inédite de dictature démocratique, où le Pouvoir a tous les pouvoirs et le citoyen aucun, suite à la destruction des pouvoirs intermédiaires. Chacun est seul devant le "Monstre foid, le plus froid des monstres froids" selon la forte expression de Nietzsche. Et encore lui ne pouvait-il pas supposer que des milliers de satellites allaient enserrer la terre dans un réseau d'espionnage généralisé, capable de sonder tout un chacun jusques aux tréfonds de sa vie la plus intime!

C'est quoi l'intimité? c'est le droit au retrait hors des affaires collectives, du "politique" au sens grec, c'est l'affirmation d'une sphère privée qui échappe en principe au contrôle de l'Etat et de ses sbires. En principe la maison, ou l'appartement symbolise et délimite cet espace réservé à la personne, à la satisfaction de ses besoins, de ses désirs, de sa sensibilité, de sa dignité humaine. L'ancienne pensée politique avait défini avec soin cette frontière qui devait séparer les deux espaces. Le Prince règne au dehors, mais le sujet règne chez soi. Que vaut de nos jours cette séparation théorique des espaces? Le public envahit le privé, par exemple par la télévision jusqu'à se substituer en partie à l'autorité parentale. Que feront les parents?  Qui peut encore supprimer la télé, pour échapper aux injonctions publicitaires, aux discours standardisés et moutonniers. En principe vous le pouvez. Mais qui le fait? Comment éviter aux enfants le matraquage des jeux standardisés? Comment favoriser l'usage méditatif de la lecture? Nous voyons bien le problême : en pricipe, selon une logique traditionnelle du libre arbitre, je peux refuser les machines. Mais quels parents oseront priver leur enfant de ces gadgets quand tous les camarades en font largement montre, et que pour éviter l'infection il faille se retirer sur le Mont Athos?

Ce que je dis peut irriter. On se réfugiera derrière le droit à disposer librement de ses biens, de couper les boutons. Certes. Mais cela ne change rien au fait que notre vie s'est comme laissé entraÎner dans un cercle infernal où la technologiu e appelle de nouvelles technologies, où la force du public se renforce chaque jour au détrimernt du privé, où la pensée est chaque jour muselée un peu plus au nom du "correct" , selon une idéologie de la consommation sans bornes, du gasillage systématique et du "pouvoir d'achat", terme qui semble résumer pour nos contemporains toute leur attente de liberté. Augmentez le SMIC, fort bien, et qu'est ce que cela changera à la structure globale de la société, cette injustice institutionnellemnt programmée? Je voudrais montrer que c'est une certaine idée de la vie, de la consommation, du développement qui est en cause, avec bien sûr la monstreuse machine néolibérale -et non ce pauvre libre arbitre qui n'arbitre rien du tout. 

Le public envahit la sphère intime. Et à l'inverse l'intime s'exhibe dans le public. Que n'apprenons nous aujourd'hui sur le divorce de tel et tel, sur les tendances perverses de telle idole de cinéma, sur l'état des ovaires de Madame Stroumf, et tuti quanti? Je pourrais recommencer ma démonstration de tout à l'heure. Qui m'oblige à acheter telle feuille de choux? Personne, bien sûr. Je marche innocemment dans les rues, et que vois-je? Des exhibitions de seins, des sourires de madone perverse, des incitations à la consommation, - que véhicule tout cela? : "Achetez pour mieux jouir. Jouir est facile! D'ailleurs c'est bon pour la santé", paraît-il! Soit. Mais alors il faut des sous, donc il faut travailler plus, surtout quand vous n'avez pas de travail. Résultat on créee une psychose collective d'insatisfaction, où justement le public et le privé participent de la même logique, où s'efface la séparation, et où tout un chacun, insidieusement, devient un défenseur inconditionnel du systèmle, tout en se prétendant réfractaire et singulier! Je doute que dans l'histoire de l'humanité on ait jamais atteint un tel degré de perfection politique, la ruche comme modèle, l'abeille comme travailleuse et la Reine invisible en tous introjectée.

Il n'existe en fait aucun terme adéquat à désigner ce nofascisme, ni dictature, ni totalitarisme classique, ni népotisme, ni despotisme. "Totalitarisme démocratique" me plairait assez, si la formule n'apparaissait si contradictoire. Mais elle n'est contradictoire qu'en apparence. On peut toujours aller voter en ayant le choix électoral clairement garanti. Mais en quoi y -a-t-il choix véritable si personne n'interroge sérieusement le système global qui règle nos échanges, plus encore, qui n'interroge les fondements mêmes de la culture que nous avons bâtie?